Une trop bruyante solitude

Ces mots que l'on met les uns sur les autres
Sombre aux abords

52403410_hrabal02_ctk_992_resultatLes livres vivent. Ils meurent aussi. Envoyé au pilon ils passent par des presses qui en font des cubes de papier, compressés après avoir été déchiquetés. Depuis trente-cinq ans l’homme est aux commandes de sa presse artisanale, à compresser de vieux papiers qui furent des livres. Qui sont encore des livres qu’il sauve parfois et auquel il assure une belle fin, qui les mettent en valeur une fois qu’il a pu les feuilleter et les lire. Une presse et une trappe qui donne sur la cour où l’on décharge les vieux papiers sont le décor de toute sa vie. Parfois une tête furibarde se manifeste, pour lui crier des ordres, lui reprocher son laisser aller, son retard… Et l’homme continue à sauver pour un temps quelques livres, à leur offrir un digne tombeau de papier compressé, entre quelques litres de bières.

On achève bien les livres
On achève bien les livres – Bruno Deniel-Laurent, 2012

Souillés, déchirés, dévorés par les souris et enfin écrasés les livres survivent cependant comme autant d’œuvres, de cubes de papier transfigurés par une attention finale : une page ouverte, une couverture, une reproduction soigneusement déposée avant l’écrasement final. Quant aux images et aux idées que les auteurs ont déposées sur les pages des dits livres, elles survivent aussi à l’écrasement et à la destruction car elles se sont déjà fondues en l’homme qui commande la presse.

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais  même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires.

Le papier n’est pas que du papier, fut-il compressé et pesé comme un simple matériau recyclable. La fable nous le rappelle, de ces papiers des images, des mots, des idées se sont glissés vers les hommes, vers certains hommes qui en sont irrémédiablement transformés. Publié clandestinement en 1976 sous un régime qui entendait contrôler opinions et pensées, le récit lui-même est ce dont il parle : quelques pages collées ensemble qui sont beaucoup plus que quelques grammes de cellulose mêlée de colle et de pigment. Beaucoup plus. Fenêtre ouverte vers ce que l’on n’a jamais vu, jamais vécu, jamais entendu, vers ce qu’on ne verra, vivra et entendra peut-être jamais, et que l’on connaitra pourtant.

La fable pourrait sembler naïvement optimiste, agréablement mais illusoirement poétique et ironique, mais elle sait aussi être effrayante et réaliste. Cauchemar de ce papier sanguinolent qui envahit la presse, dénaturé par son passage entre les mains des bouchers, dégorgeant la mort des animaux abattus. A l’opposé, la froide et insouciante indifférence des jeunes travailleurs, tellement “de leur temps” qui travaillent dans la grande presse, propre, efficace, puissamment technologique et industrielle, est sans doute encore plus terrifiante, image de ce fameux “avenir radieux” qui jamais n’est arrivé.

Avec une certaine bonhomie, une détermination souriante et une ironie bienveillante mais implacable, Bohumil Hrabal nous fait entendre une voix singulière qui fait écho aux voix d’autres résistants en littérature issus de ces régions d’Europe, aux côtés de Jaroslav Hašek, de Karel Čapek, de Karel Pecka, de Václav Havel et de quelques autres jusqu’à Milan Kundera. Autant dire une voix essentielle qui nous concerne même si nous ne venons pas de, ne vivons pas au centre de l’Europe. Les fantômes du totalitarisme, quels que soit les adjectifs qui l’accompagnent et le déclinent, sont toujours d’actualité, ailleurs comme ici, hier comme aujourd’hui et demain. La littérature reste une des formes de résistance, indispensable. Peut-être l’une des plus hautes. Et quand en plus, la profondeur et l’élégance sont au service de cette résistance, l’œuvre est là, qui résistera à toutes les presses à papier, à tous les pilons… Pour peu que des lecteurs la croisent et la laisse se fondre en eux.

Bohumil Hrabal – Une trop bruyante solitude – traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek (Prilis hlucna samota, 1976) – Robert Laffont, 1983 et 2007 (Pavillons Poche)

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