Todo lejos

Pip et la liberté
La langue des papillons

La culpabilité du silence

En bonne logique, il conviendrait d’écrire cette chronique dans la langue de Cervantès, ou plutôt dans celle d’Alfons Cervera, son dernier roman dont nous allons parler venant tout juste de paraître en Espagne et la sortie française n’étant pas pour tout de suite, même si l’on connaît déjà l’éditeur, La Contre Allée (qui a déjà publié Ces vies-là et Tant de larmes ont coulé depuis du même auteur). Pour autant, Alfons Cervera a déjà pu présenter son dernier opus à un public français (et majoritairement bilingue) à l’occasion du colloque organisé par l’université de Montpellier sur les blancs de la mémoire espagnole (les 11 et 12 décembre 2014).

Le point de départ de Todo Lejos, c’est un événement presque banal qui s’est passé à Los Yesares, le lieu littéraire des récits et romans d’Alfons Cervera, un lieu qui est aussi réel et qu’il habite, dans les montagnes à l’ouest de Valence. Un événement plutôt ordinaire donc, pour l’époque où il se situe, celle de la dictature franquiste, omniprésente et aujourd’hui trop oubliée ou refoulée des mémoires, trop normalisée et banalisée. Une nuit de juillet 1971. Quelques militants d’un groupe actif et tentant de secouer un peu le joug de la dictature sont arrêtés pour une peinture sur un mur. D’autres seront arrêtés dans les jours qui suivent. Quelques brutalités de la Guardia Civil, quelques semaines d’emprisonnement, puis ils sont revenus au village et ont continué à vivre. Sauf que… Sauf que deux d’entre eux ont subis la torture, et pas seulement un simple passage à tabac. Sauf que le plus jeune du groupe, un peu fragile, s’est pendu.

Âgés de 20 à 40 ans environ, rien ne les préparait à subir pareille épreuve. Entre deux soirées passées à rédiger et imprimer les tracts, ces jeunes hommes étaient tout aussi impatients de se retrouver à la Terraza Tropical pour danser au son des tubes de l’époque, joués par l’orchestre local, Los Taburos. Les musiques ont changées, les années ont passées et le silence et l’oubli ont tout recouvert. Et voilà qu’un jour une voix inconnue s’adresse à Maria : “Ton père était un terroriste. Il ne te l’a jamais dit ?” (“Tu padre fue terrorista. ¿No te lo dijo nunca ?“). A partir de là, la mémoire et les souvenirs vont devoir revenir, en dépit de l’oubli et du silence. Les voix de chacun des protagonistes vont alors faire face à la persistance de la mémoire, malgré les réticences et les évitements, malgré les dégouts et le sentiment de l’inutilité du souvenir, malgré la douleur et une culpabilité diffuse. L’auteur va chercher à faire revenir, à mettre à jour cette mémoire, celle de ceux qu’il a connu et connaît encore, dont il aurait pu être le compagnon. Car le récit, les récits qui vont se dévoiler sont bien réels, ils parlent de ce qui s’est passé et surtout de ce que cela est devenu aujourd’hui pour chacun. Alfons Cervera nous averti d’ailleurs dès l’ouverture du livre : “Ces pages racontent une histoire réelle. Cela s’est passé durant un été de mes vingt ans. Mais on sait que le réel ne signifie rien sans l’aide de la fiction” (“Estas páginas cuentan una historia real. Succedío en un verano de mis veinte años. Pero ya se sabe que lo real no significa nada sin la ayuda de la ficción.“). Ce fil que l’auteur poursuit depuis plusieurs années, où la fiction n’est jamais qu’un aspect et un auxiliaire du “réel”, est aussi un récit choral où le narrateur/auteur prend aussi place, non pour trancher, mais pour témoigner de l’écriture en train de se faire, du livre en train de se construire, des réflexions, des interrogations et des doutes par lesquels passe cette écriture si singulière.

Si Todo lejos est un livre que l’on peut trouver plus sombre, dur et pessimiste que les précédents, il est aussi un livre engagé, politique au sens le plus profond du terme. Les choix littéraires, techniques et esthétiques, qu’il affirme viennent en effet contrer toute une littérature et une idéologie qui oublie trop facilement les années noires de la dictature franquiste pour sans cesse revenir sur les années qui l’inaugurèrent, celle de la guerre d’Espagne, la désignant comme une sorte de “grand malheur” dont les victimes auraient été autant d’un bord que de l’autre, avec des méchants et des gentils dans les deux camps, redistribuant entre tous les responsabilités, à part presque égale. La qualité littéraire, la dimension poétique et chorale de l’écriture sont pour l’écrivain une résistance à l’oubli et à la banalisation de l’histoire, au silence qui est peut-être aussi un préalable à tous les révisionnismes consensuels dans lesquels chacun peut glisser par lassitude et paresse, par peur aussi de ce que l’on pourrait découvrir, par ce sentiment diffus qui nous laisse facilement désemparés face à la mémoire et aux souvenirs de ceux qui ont disparus ou ont été brisés par le réel (ici celui de la torture et du silence).

L’auteur ne se prive pas de le répéter lorsque l’on aborde le sujet avec lui : le passé est passé et il n’existe plus. Par contre, le passé est présent dans l’usage que nous en faisons, aujourd’hui. En cela il importe de le faire entendre autant que faire se peut, même quand il s’obstine à se réfugier dans le silence de ceux qui l’ont traversé. Todo lejos nous concerne donc bien au-delà de l’intérêt que nous pouvons avoir pour l’histoire de l’Espagne et du franquisme, il s’adresse à la mémoire de tous ceux que l’histoire − celle qui revendique la grande majuscule − trahit, opprime, oublie ou nie.

Alfons Cervera – Todo lejos – Piel de Zapa, 2014

Print Friendly, PDF & Email
Pip et la liberté
La langue des papillons

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *