Sombre aux abords

Une trop bruyante solitude
Le cocher

dabrigeon_sombreauxabordsNi roman noir, ni poésie, ni récit socio-politique, ni chant… Ou plutôt bien tout cela à la fois. Tout cela avec une énergie et une force qui s’impose au lecteur. Nous voilà dans les rêves, les colères, dans la vie jusqu’au bout pour sortir de soi et du monde de quelques “paumés” sur les bords de la vallée du Rhône, au bord des autoroutes et lignes TGV, des bassins industriels empoussiérés où l’on embauche, exploite et licencie, adossés à un monde rural ou semi-rural où l’ennui et l’absence total d’avenir,la faiblesse des rêves et des espoirs, les frustrations immobiles ont de quoi déprimer les enthousiasmes les plus forts.

S’il fait sombre aux abords de cette vallée du Rhône passablement inhumaine − ou peut-être plutôt déshumanisée par les hommes eux-mêmes −, même lorsque le soleil y frappe, on rencontre aussi sur les routes et chemins d’Ardèche une fureur de vivre qui refuse les limites et est prête à toutes les transgressions. Toutes celles qui ouvriront sur une autre vie, à défaut d’un autre monde. Au moins une issue vers une sortie. Une sortie dont où l’on ignorera le péage, surtout s’il est raisonnable, rationnel. Alors autant faire rugir les moteurs, autant régler leur compte à ses vieux, autant enfin réaliser le casse qui permettra de vraiment “se casser”, de foncer vers ailleurs.

Grandir quand l’avenir n’existe pas hors du café des sports, de la cimenterie ou du garage, les bières éventées et la rumeur incessante de l’A7, entre fleuve, cheminées et caténaires, cela peut sérieusement motiver pour plaquer des accords définitifs sur ces vies qui s’annoncent comme ne devant jamais finir d’en finir. Alors, comme des personnages de cinéma, dans l’entre-deux des mythes et des colères, on se trace de nouvelles lignes, de traverse, brisées, improbables… par défi et par rêve, pour qu’existe pour de bon un peu de cet ailleurs qui résonne au cœur.

Il y a quelque chose d’assez envoutant dans cette écriture pleine de riffs, où la “logique de récit” est bousculée par la cohérence rythmique, par la force des images. Le lecteur ne sera pas forcément surpris de découvrir que l’auteur a écrit ce sombre “album” en hommage et référence à la musique de Bruce Springsteen (Darkness on the Edge of Town, 1978). L’écriture nous a bien plongé dans ce climat, avec ses ruptures, ses ritournelles obsessionnelles, ses solos et échappées aussi irrésistibles que construites.

Une belle et forte expérience d’écriture comme de lecture, qui mérite d’être portée par des voix vivantes, d’un auteur qui fait vivre la littérature et la poésie dans un engagement littéraire qu’il décline sur scène ou dans les revues qu’il anime. Julien d’Abrigeon n’en est par ailleurs pas à son coup d’essai et Sombres aux abords est en effet le sixième titre qu’il publie (Le Zaroff, publié par Léo Scheer en 2009 avait été remarqué par Le Matricule des anges) . Nourrie de multiples références auxquelles il sait rendre justice (musicales, littéraires, cinématographique), la voix de Julien d’Abrigeon a les inflexions, les tonalités, les couleurs et les profondeurs de ces voix que l’on oublie pas, celle qui tapent fort et juste et contribuent à nous faire voir le monde autrement.

 

Julien d’Abrigeon – Sombre aux abords – Quidam, 2016

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