Sez Ner

La confession d'un voyou
Plus jamais ça

camenisch-sez-nerBelle découverte que cet auteur des Grisons, Arno Camenisch, qui écrit dans une langue de la famille du romanche (le sursilvan, quelques 15 000 locuteurs dans ces montagnes suisses qui oscille en Italie et Autriche) ou en allemand.

Sez Ner, c’est une montagne et un alpage. Un alpage où passe quelque touristes mais surtout où vivent, le temps d’une saison de production, les bêtes et les hommes qui en ont la garde. Le plus important, c’est l’armailli, celui qui fait les fromage, secondé par son aide. Après, car il y a une vraie hiérarchie entre ces montagnards, il y a les vachers, avec leurs chiens, et puis les porchers qui ne s’occupent que des cochons, les bouèbes. Un monde rude où l’on parle peu, où l’on est pas tendre envers les autres. Un monde où il faut être de ces touristes armés d’appareil photo et de tenues de randonneur pour y trouver le charme poétique et bucolique. L’office du tourisme fait d’ailleurs le nécessaire pour que les image de cartes postales puissent être faites, en fournissant les tenues traditionnelles ad hoc.

Sur l’alpage de Sez Ner, on peut aussi croiser des soldats qui s’entraînent très sérieusement à la guerre. Une tradition aussi solidement ancrée dans le quotidien des montagnes helvétiques.

Tout cela prend des couleurs à la fois rudes et absurdes, avec parfois des échos de haikus presque involontaires (ou de presque haikus volontaires). Une écriture où résonne le rythme d’une parole rare, qui ne se gaspille pas en parlotes ou figures de style inutiles. Ça râpe, ça sent fort, ça résonne de silences, de gestes et de regards. Admirable travail de la traductrice qui nous donne à entendre la langue de ces hommes là, une langue qui semble accrochée à la montagne et aux bêtes autant qu’aux hommes.

Arno Camenisch est allé voir et entendre ce que les touristes ne voient n’y n’entendent car ils ne regardent pas de ces côtés, n’écoutent pas les silences autour des mots. Il nous livre des tranches de vie, des images où la vraie beauté n’est pas toujours bien belle, pas bien propre et certainement pas aseptisée. Des mots nous échappe quand on n’est pas du cru où que l’on est jamais passé par là-bas, des mots que vous ne trouverez pas dans un dictionnaire standard (qui se réfèrent parfois à des marques de cigare ou de voiture… parfois au parler local).

Sans doute ne faut-il pas prendre ces fragments de récits en leur attribuant une trop grande valeur documentaire, voire ethnographique. Il y a plutôt quelque chose des personnages de Beckett chez tous ces personnage qui défilent sous la plume d’Arno Camenisch. Sez Ner a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au théâtre par le Bergtheater en 2013 (photos ci-dessous).

Une littérature que l’on peut éventuellement qualifié de montagnarde, mais qui est assez éloignée des œuvres d’un Giono ou d’un Ramuz, même si les liens de parenté peuvent exister dans l’importance du travail de la langue, de la phrase et de son rythme. Chez Camenisch aussi y a bien plus que du pittoresque : de l’humain avec sa dureté, ses violences, ses absurdités, son ironie, ses lumières et ses ombres.

Une réelle découverte à faire.

Arno Camenisch – Sez Ner – traduit de l’allemand par Camille Luscher (Sez Ner, 2010) – Edition d’en-bas, 2013

 

En PS, je ne peux passer sous silence l’ironie de cette découverte que je dois à une revue littéraire espagnole prestigieuse, Quimera, qui parlait de la traduction de Sez Ner en espagnol… Ce qui a piqué ma curiosité et m’a permis d’en découvrir la version française publiée par les Editions d’en-bas, éditeur suisse installé à Lausanne.

Arno Camenisch sur le site de l’éditeur.

 

Por los lectores hispanicos

  • Trilogía grisona (Sez Ner – Detrás de la estación – Última ronda) – traducido por Rosa Pilar Blanco – Xordica Editorial, 2014

For english and american readers

  • The Alp – translated by Donald McLaughlin – Dalkey Archive Press, 2014
  • Behind the Station – translated by Donald McLaughlin – Dalkey Archive Press, 2015

[Mise à jour de l’article : 06/08/2015)

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