Petit journal de bord des frontières

Le livre que je ne voulais pas écrire
Le Dernier amour du lieutenant Petrescu

Un pays qui s’est auto-décrété paradis, qui entend protéger sa population de toutes les influences nocives de l’étranger et ferme donc ses frontières avec une rare radicalité, devient rapidement un enfer. La crainte de l’ennemi extérieur n’y connaît comme concurrente que la crainte de l’ennemi intérieur. L’héroïsme devient délateur et la délation acte de résistance exemplaire. C’est ce qu’était devenu l’Albanie au temps d’Enver Hodja. Pays déjà doublement marginalisé par l’histoire, parce que dans une région “marginale” de l’Europe, les Balkans, et parce qu’héritier d’une langue sans lien avec celles de ses voisins, le totalitarisme pro-soviétique puis pro-chinois achèvera d’en faire un pays aussi invivable qu’oublié du reste du monde. C’est dans ce pays que naît le narrateur. Un pays dont le régime fou finira par s’effondrer quand celui-ci aura presque 25 ans. Les frontières deviennent en quelques mois un peu plus perméables et ils seront nombreux à chercher à échapper au Paradis en franchissant la frontière avec la Grèce voisine.

C’est le récit de cette immigration, qu’il a lui-même vécue, que fait Gazmend Kapllani. Une histoire sur laquelle il porte un regard sans concession mais aussi sans misérabilisme, et même souvent avec une pointe d’ironie. Une histoire qui a aussi installée chez lui une sorte de “syndrome des frontières” que bien des immigrés partagent de par le monde. Frontières fermées que l’on ouvre en les contournant, puis qui se referment et vous expulsent, vous renvoient de l’enfer des illusions à celui du réel. Une fois, deux fois, dix fois… Jusqu’au jour où enfin… Jusqu’au jour où les immigrant découvrent que là-bas ils sont encore plus indésirables que n’importe ou ailleurs.

Alternant le récit de sa propre histoire, entre Albanie et Grèce, et des réflexions et témoignages plus larges sur la réalité de l’immigration, du quotidien des immigrés, d’où qu’ils viennent et où qu’ils arrivent, Gazmend Kapllani nous entraînent dans la misère quotidienne de celles et ceux qui aspirent à vivre dans un monde simplement un peu plus vivable que celui où ils sont nés. Ces chasseurs de rêves ou d’utopie (au vrai sens du mot “utopie”, lieu  encore à construire d’un monde idéal pour tous et pour chacun) au mieux ignorés et méprisés, au pire haïs et exploités. Ces rêveurs acharnés qui tentent par tous les moyens de toucher à un petit bout de paradis, même illusoire, nombreux sont ceux qui leur répondent par un autre acharnement, bien plus meurtrier : éliminer, éradiquer…

LE BOUC ÉMISSAIRE DES PAUVRES

Les riches n’ont généralement pas de problèmes à ton sujet. Ceux qui ont le plus peur de toi, ce sont ceux qui lisent peu et regardent beaucoup la télévision. Ceux qui envoient leurs enfants dans la même école que ton fils, qui habitent dans le même quartier, et qui se retrouvent dès l’aube à faire la queue avec toi, devant le Bureau d’aide sociale. Ils ont peur d’être rabaissés au niveau des “Albanais”. Ils se raccrochent énergiquement à n’importe quel stéréotype, national ou autre, tant ils redoutent que s’estompe la sacro-sainte distance entre le haut et le bas de l’échelle. C’est la seule différence qui leur permette de ne pas se sentir mis au ban de la société. Et il n’y a rien de pire que la haine qu’éprouvent de pauvre diable envers d’autres pauvres diables. C’est parmi eux que les hommes politiques viennent pêcher des voix, en réclamant haut et fort un pays débarrassé des immigrés. Ils vendent de la peur et du ressentiment, en répandant l’illusion que tous leurs problèmes seront ainsi résolus. On va leur faire croire que si tu disparaissais, ils pourraient manger avec une cuillère en or. Si tu n’existais pas, ils auraient du travail et seraient riches, leurs enfants ne tomberaient pas dans la drogue et ils pourraient vivre les fenêtres grandes ouvertes. Et bercés par ces illusions, les pauvres se barricadent derrière des solutions simplistes, derrière la rancœur et la xénophobie. Cette méthode a fait ses preuves depuis des siècles : les riches fabriquent les théories racistes et les pauvres les mettent en application, en faisant la chasse à d’autres pauvres, si bien que les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent…

Mais les frontières sont aussi en chacun de nous, elles sont dans la langue, dans les rêves et les gestes, dans le goût des choses, dans l’odeur des rues, dans les souvenirs…  Certains les voient même dans les couleurs du ciel et des nuages, dans l’odeur de la mer, dans la musique des rues… Les frontières n’existent pas seulement dans les délires totalitaristes, elles se dressent partout où l’étranger se sent étranger, où celui qui vient d’ailleurs est d’abord, est encore, est toujours… un étranger. Pour une petite partie des humains, les frontières ne sont pas un problème. Elles ne sont que des anecdotes dans leurs voyages. Pour les autres, elles sont infranchissables, emprisonnant les corps comme les langues et les histoires derrière des murs parfois invisibles, mais toujours présents, n’obéissant pas qu’à la géographie des états ou des nations, pouvant ressurgir partout, n’importe où et n’importe quand.

Ce Petit journal de bord des frontières, auquel fait suite Je m’appelle Europe devrait permettre à celles et ceux qui le liront, de voir les frontières, visibles ou invisibles, autrement, de se sentir moins étranger à tous ces étrangers que l’on nomme migrants. Ceux que Patrick Chamoiseau appelle aussi frères, frères migrants.

Gazmend Kapllani – Petit journal de bord des frontières – traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo (Μικρό ημερολόγιο συνόρων, 2006)  – Intervalles, 2012

Voir aussi :

Also published in english :

A Short Border Handbook -Translated from the Greek by Anne-Marie Stanton-Ife – New Europe Books

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