Nous sommes

Le Dernier amour du lieutenant Petrescu
Collioure, village littéraire

Nous sommes. Soit. Mais qui ou que sommes-nous et comment le sommes-nous devenus ? A partir de sa propre histoire, de celle de sa famille, de ses grands-parents puis de ses parents, Gila Lustiger met à plat les jeux de l’histoire, celle qui ne cesse de brandir sa grande “H”, et des histoires. Les histoires : nos petites et grandes histoires de famille et leurs récits privés, leurs silences intimes et timides. La “grande Histoire”, c’est ici l’une des plus noires du siècle achevé, la Shoah, et en même temps celle d’un espoir fou, d’une utopie flamboyante d’ambiguïté et de paradoxes devenu un inextricable nœud d’histoires incompatibles : la fondation messianique d’Israël et ses déboires depuis 70 ans.

A la grande histoire il faut ses héros. Des héros sauveurs, prophètes, visionnaires, résistant s’opposant de toute leur force, forts de leurs convictions, de leur énergie, de leur entêtement sacrificiel, aux puissances obscures de monstres absolus. Cela permet d’écrire et conter des récits édifiants et émouvants, quitte à un peu enjoliver, ou plutôt esthétiser le réel. Le déformer et peut-être le trahir. Sans doute est-ce la seule stratégie que nous avons pu ou su inventer pour parvenir à glisser un peu de sens dans l’histoire, grande, petite ou moyenne, en faisant du coup l’objet et l’enjeu de toutes les manipulations.

Survivant de la Shoah. Oui. Et alors ? Survivant d’abord. Et donc vivant, simplement. Sauvés par un ou des réflexe de survie face à l’inimaginable. Puis le silence pour continuer la vie sans réveiller à tout moment l’horreur sans nom, en protéger ceux qui vivent auprès de vous, de cette nuit qui ne laisse pas de repos. Témoin direct de la fondation d’Israël, de la déclaration d’indépendance par Ben Gourion le 14 mai 1948 ? Oui, mais témoin indifférent qui n’a rien à en dire. Les choses arrivent, se passent et passent. L’histoire n’est peut-être qu’une succession d’accidents, d’imprévus et d’évènements si “naturels” qu’on n’y prête pas plus d’attention qu’à notre déjeuner (et peut-être moins). Nous aussi. Nous aussi nous construisons souvent ainsi, par accident plus que par projet, par inertie plus que par volonté.

Sans pitié mais avec un omniprésent humour, la narratrice et l’auteure démontent les mythes et les illusions auxquels nous nous raccrochons encore si souvent, nous faisant toute une histoire de ce que nous voyons et entendons, de ce dont on a entendu parler, de ce que nous découvrons au hasard de la vie. Les idées trébuchent sur les paradoxes que nous nous inventons, à vouloir tout comprendre, on finit par tout embrouiller. Il est vrai que des laïques, voire des athées, qui créent un état sur une assise confessionnelle, cela peut surprendre. Mais au fond pas plus que des dictatures qui se construisent aussi sur la religion. Il n’en manque pas dans l’histoire du monde. Peut-être aussi nous manque-t-il de savoir faire preuve d’un peu de fatalisme, de persévérer à interroger le monde même si l’on sait qu’il ne répond jamais, d’oser jouer plus librement avec la dérision, l’ironie et l’humour.

La fluidité de l’écriture, les adresses de la narratrice à l’auteure ou au lecteur, l’usage du dialogue mis en scène − à la façon d’un Diderot racontant et commentant à la fois Jacques le fataliste − font de cette exploration de l’histoire et de la construction des identités une histoire qui nous concerne tous. Juifs ou goys, il se pourrait bien qu’il y ait en chacun de nous, sans le savoir ou se l’avouer un part de “judéité”, ou quelque chose (un je-ne-sais-quoi, un presque-rien) qui nous rend bien proches.

Gila Lustiger – Nous sommes – traduit de l’allemand et révisé par l’auteure (So sind wir – Ein Familienroùan, 2005) – Stock, 2005

PS : Ne vous fiez pas à la couverture de la VO, elle ne donne une idée ni du contenu, ni du style !

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