Music is my Mistress

Hacerse el muerto
Danser, une philosophie

Take the “A” Train

Take the “A” Train, c’était l’indicatif du grand orchestre de Duke Ellington. Normal qu ‘il ouvre cet article qui lui est consacré, non ? Après, nous pourrions reprendre l’une des histoires souvent racontée concernant le sieur Edward Kennedy Ellington (1899-1974), plus connu comme Duke Ellington, voire plus simplement the Duke. Après avoir présenté son orchestre et ses musiciens, le Duke annonçait parfois à son public, : “And now, let me introduce the pianist in the band…” Le public s’attendait alors à voir surgir des coulisses un autre pianiste, mais ce n’était que le Duke qui rejoignait son piano… Donc nous dirons pour notre part : “And now… let’s introduce the writer in the band !” Nous découvrons en effet ici une autre facette de l’artiste, celle du conteur et du raconteur qui sait comme peu rendre hommage à tous ceux l’ont accompagné, brièvement ou le temps d’une vie, autour de cette maîtresse que peut être la musique. Et il s’agit bien de musique, et non seulement de jazz. Le Duke est en effet de ceux qui ont toujours repoussé les limites du genre, avec une ambition, une générosité et une inventivité, une créativité qui fait qu’il n’est sans doute pas de musicien de jazz, voire de musicien tout court, qui ne lui soit plus ou moins redevable. Plus de cinquante année passée au service de cette maîtresse, ce n’est pas rien. Des premiers enregistrement à la fin au milieu des années 20 jusqu’à la fin en 1974, il est resté un de ceux qui savaient à la fois s’intégrer dans la “grande” tradition (celle des big bands de ses débuts) et toujours la faire évoluer, la transformer, l’enrichir.

Une vie de musique traversée par une foule de personnages dont le Duke lui-même s’estime redevable, qui l’ont nourri lui-même. Pour les non-spécialistes, beaucoup sont passés un peu au loin des projecteurs, mais beaucoup ont aussi été en pleine lumière, souvent bien au-delà de la scène des happy-fews du Jazz, de Sidney Bechet (à l’époque pas très doué pour la clarinette !) à Miles Davis, par exemple.

Edward Kennedy Ellington, dit Duke Ellington, à ses débuts (fin des années 1920)

Naviguant entre les récit de sa vie et celui de ses aventures musicales, avec les rencontres des personnages de sa vie, le Duke nous fait découvrir les coulisses d’une vie de jazz et nous en apprend un peu plus ce qu’est cette musique, nous permettant alors de l’écouter d’une autre oreille, d’être plus attentif à ce qui nous semblait tant “aller de soi” (en français dans le texte !). Un monde de musique où il n’y a d’ailleurs pas que des musiciens, de ceux qui jouent tous les soirs sur scène, mais aussi des producteurs ou des patrons de clubs. Autant de récits et d’anecdotes, d’hommages, qui nous donnent, lecteurs, une furieuse envie de découvrir ou simplement de réécouter les enregistrements qui, pour les plus anciens, ne sont qu’un lointain reflet de ce qui se passait alors sur scène, les faces de 78 tours limitant le temps de la musique à environ trois petites minutes, alors qu’en “live”, sur un même thème s’enchaînaient les solos et chorus, émaillés de “duels” de solistes.

A la lecture, on peut se rappeler que le Duke fut à la fois un mélodiste, un arrangeur et un formidable découvreur de talents, sachant mettre en avant ses musiciens sans renoncer à sa propre place. Il fut aussi plus que cela, un conteur qui dans sa musique avait l’ambition de conter l’histoire du peuple noir et ce dès ses premiers enregistrements (en 1926 East St Louis Toodle-Oo fait référence aux émeutes, plutôt au lynchage voire au pogrom, qui eurent lieu dans cette ville en 1917, où au moins 39 noirs trouvèrent la mort, puis il y aura la suite Black, Brown and Beige et bien d’autres compositions). Et puis il y aura l’ouverture permanente à ce qu’il pouvait y avoir de nouveau dans le jazz et au-delà. Il nous raconte ainsi l’enregistrement cet album admirable, en trio, qu’est Money Jungle (1962), avec Charlie Mingus et Max Roach, alors éminents représentants de la “new thing” dans le jazz. La même année il y aura aussi la scéance d’enregistrement avec John Coltrane, pas moins. Mais à vrai dire, si l’on en croît le Duke lui-même, il n’était pas un musicien de Jazz ! Musicien, oui. Mais seulement. Et c’est déjà bien assez lorsque l’on joue, compose, dirige et manage un orchestre en même temps. Il se le dit dans le dialogue avec lui-même qui vient en épilogue à ces mémoires.

Beaucoup de musiciens merveilleux se sont imposés et ont imposé le mot “jazz”, il y a déjà bien longtemps. “Jazz”, ce n’est qu’un mot, sans signification précise. En 1943, j’ai arrêté de l’utiliser. Pour que les choses soient claires une bonne fois pour toutes, je ne crois pas aux catégories, quelles qu’elles soient.

Duke Ellington aux Chorégie d’Orange en 1970 (source : BNF Gallica)

Des mémoires qui nous donnent l’occasion de revisiter 50 années de jazz… pardon : 50 années de musique made in USA et ailleurs et sans lesquelles la musique d’aujourd’hui serait sans doute bien différente. Un musicien qui fut, plus que d’autres, un permanent passeur entre tradition et révolution. Une belle occasion et motivation, pour nous, lecteurs, de redécouvrir ou découvrir cette musique.

Alors pas d’hésitation ! Embarquez dans le train “A”… Let’s take the “A” Train !

Duke Ellington – Music is my Mistress – mémoires inédits – traduit de l’anglais (USA) par Clément Bosqué et Françoise Jackson (1re édition, 1973) – présentation de Claude carrière – Slatkine & Cie, 2016

 

Un petit extra… et extrait…

Alan Douglas, de United Artist, m’a organisé en 1962 une séance d’enregistrement avec deux musiciens formidables, deux grands créateurs dont les personnalités sont aussi opposées l’une de l’autre que le pôle Nord et le pôle Sud. Charles Mingus et Max Roach étaient tous deux leaders de leur propre groupe, mais le but recherché en cette circonstance était de faire converger les trois protagonistes vers cette forme d’écoute mutuelle et d’unité qui conditionne la réussite de ce genre de rencontre. Surtout ne rien sur-jouer, ni rein sous-jouer, à aucun moment, quel que soit le soliste.

Douglas, le producteur, voulait que j’écrive toute la musique pour cette séance. On se réunit donc un soir, dans mon bureau, pour discuter des morceaux ue j’avais composés, mais pas encore écrits. Je me mets au piano pour leur faire écouter. Je voulais que cette séance soit un peu dans l’esprit d’un jam. Ils écoutent et discutent. Les thèmes proposés, même sans musique écrite, les ont aidés à rapprocher leur point de vue. La rencontre suivante eut lieu le jour de l’enregistrement.

L’un des morceaux a été abordé comme suit : j’annonce la tonalité, puis je donne quelques explications : “La Fleurette africaine est une petite fleur africaine. Il faut jouer ce thème avec en tête le point de vue philosophique de l’Africain, à qui il est fait référence. La jungle, pour les africains, c’est un lieu au plus profond de la forêt, où nul être humain ne s’est jamais risqué, et cette petite fleur poussait là, à des kilomètres des regards humains, au centre de cette jungle inexplorée, restée telle que Dieu l’a créée. La petite fleur devenait chaque jour plus jolie.”

Mingus et Roach acquiescent d’un signe de tête. Je vais au piano, je fais à l’ingénieur du son : “C’est parti !” Les commentaires de Roach n’auraient pu être mieux adaptés, n’auraient pu être plus authentiques ; Mingus, les yeux fermés, se mouvait avec aisance dans la trame harmonique comme s’il avait joué ce morceau toute sa vie. C’était un de ces moments mystiques où nos trois muses n’en ont formé qu’une. Une seule prise a suffi. J’étais aux anges.

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