Marâtre patrie

Aro Sainz de la Maza
Tant et tant de guerre

La mémoire n’est pas toujours récit linéaire, loin s’en faut. Elle nous revient le plus souvent par éclats ou bribes. Fragmentée et parfois insensée, incompréhensible, inattendue voire énigmatique, elle peut nous laisser désarmés, surtout si elle est ancienne. C’est ce que nous rappelle et nous fait ressentir ce récit du poète Mihàlis Ganas, né dans une Grèce occupée par une guerre allemande déjà mondialisée, en 1944 dans un village de l’Epire, à quelques marches de l’Albanie. L’enfant puis l’homme nous parlent depuis un pays éreinté par la guerre, celle venue de l’étranger, d’un monde étranger, mais aussi cette autre guerre qui suivra, opposant grecs et grecs dans un conflit sans pitié pendant trois terribles années.

Puis il y aura l’exil pour trouver un semblant de refuge. Fuite et exil qui ouvrent ces souvenirs fous. Une fuite qui interdit de laisser rien derrière soi, pas même les ossements des morts au cimetière. Maladie, faim et morts seront les passeurs qui mèneront population et familles vers l’Albanie, puis de là vers la mer aux échos de naufrages pour finir en Hongrie. La Hongrie, cette terre improbable où l’on essaye de (re)construire une vie avec ce qui reste, ce qui a pu être sauvé. Avec ce qui a été perdu et toujours manquera aussi, tel Tákis et sa maudite et traîtresse jambe de bois.

Et si la peine de la perte et du manque ne suffisent pas, il y a aussi la honte et la colère que l’on ne peut jamais dire.

Un fille de pope. Je suis en face d’elle à table. Elle s’appelle Ouranìa. Belle, je ne la quitte pas des yeux. Blonde avec des tâches de rousseur. Elle me tire la langue. “Tu parles mal”, dit-elle. Je rougis, le nez dans mon assiette. Je voudrais la cogner, la massacrer.

Plus tard il y le retour vers la Grèce que le père n’avait pas quitté et la vie continuera, toujours aussi peu clémente mais ne renonçant pas, n’abandonnant pas le terrain où vivent les humains.

Le lecteur peu au fait de l’histoire grecque de cette deuxième moitié de vingtième siècle, dont les blessures sont bien plus nombreuses que celles infligées par la dictature des colonels, peut être un peu perdu dans ces récits et fragments de mémoires qui traversent tant d’années troubles, mais le traducteur, Michel Volkovitch, a la bonne idée de nous donner quelques précieux et opportuns repères historique et biographiques en ouverture. Pour autant, on peut aussi les oublier ou les laisser de côté car ce que le poète nous conte, c’est une histoire, des histoires, mille fois répétées, mille fois rejouées de par le monde. Au moins depuis les temps des premiers aèdes. Des histoires sans doute aussi anciennes que la parole humaine. Voire plus anciennes encore.

La force de Marâtre patrie, c’est peut-être justement de ne pas trop s’accrocher à l’histoire mais bien aux histoires. Plutôt les gestes et les mots, les images qui font la mémoire des hommes que les discours dits et redits, ceux des politiques et des états, des militaires et des églises. Ceux des maîtres, instituteurs ou professeurs, qui ne peuvent dire que ce qui doit être dit et raconté, ce qui aurait dû être, ce qui doit être.

Au fils de ces quelques pages (à peine 70), les souvenirs petit à petit s’organisent une mémoire, presque un récit, mais sans rien perdre de la force, de la violence de leurs éclats blessants… et nous voici humains parmi d’autres humains. Toujours venus d’ailleurs ou partis pour ailleurs. Peut-être jamais arrivés. Toujours vivants.

Nous avions pu découvrir Mihàlis Ganas au travers d’une autre prose, celle de Quelques femmes que MIchel Volkovitch et les éditions Quidam nous avaient offert en 2010. Mais l’auteur est aussi, d’abord, poète et grâce à son traducteur qui sait aussi se faire éditeur, nous pouvons aujourd’hui également découvrir sa poésie, en cours de publication par Le Miel des anges (nous y reviendrons très prochainement).

Mihàlis Ganas – Marâtre patrie – traduit du grec par Michel Volkovitch (Μητριά πατρίδα, 2010) – Publie.net, 2017

   

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Aro Sainz de la Maza
Tant et tant de guerre

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