L’homme qui savait la langue des serpents

L'étoile Absinthe
Une petite chose sans importance
l’édition de poche

Voilà de trop long mois que je différais la rencontre avec l’Homme qui savait la langue des serpents. Que de temps perdu ! Quel monde ! Quelle découverte !

Puis l’on réalise après le voyage d’une telle lecture que deux autre titres traduits nous attendent chez le même éditeur (Les Groseilles de novembre et Le Papillon). Puis encore que l’auteur a publié en Estonie près d’une quarantaine de titres depuis 1995… Bref tout un monde à découvrir.

Le monde dans lequel nous plongeons est un monde médiéval réinventé, où le fantastique et le merveilleux ne sont pas loin bien que menacés d’oubli par un monde qui évolue inexorablement vers un soi-disant progrès. Le narrateur, c’est l’homme qui savait la langue des serpents, un langage que tous ces ancêtres qui vivaient dans la forêt connaissaient parfaitement. Un langage puissant auxquels obéissaient les animaux de la forêt et dans lequel il y avait de la magie, mais pas de tromperie.

En une ou deux générations, il ne sont plus que quelques-uns à encore connaître la langue, à encore vivre dans la forêt. Mais un jour sont arrivés les “hommes de fer”, couvert de leurs armures, rapidement suivi par des cohortes de moines avides de conversions. Les estoniens sont alors petits à petit sortis de leurs forêts pour se rassembler dans les villages. Ils ont abandonné plus que des traditions : un mode de vie et une relation au monde heureuse et pleine. Les chasseurs-cueilleurs sont devenus agriculteurs. Et encore, chasseur est un mot impropre si l’on pense à ce que sont trop souvent devenus les chasseurs dans notre monde. Grace à la langue des serpents ils étaient plutôt cueilleurs d’animaux, lorsque cela était nécessaire. Les villageois paysans qui se sont soumis au travail, à la morale religieuse impitoyable du pain quotidien et de la malédiction du travail comme seule perspective d’être sauvé. Dans un autre monde. Dans celui-ci, chevaliers et moines, eux, vivent d’autres choses que du pain, car par l’efficacité de leur technique ils ont imposés leur supériorité à ces estoniens encore à moitié sauvages, à peine humanisés.

Derrière la fable merveilleuse, mais aussi violente, désespérée, on peut trouver l’allégorie ou la métaphore qui s’en prennent aux mythe du progrès et de la technique, avec de profondes résonances écologique. Mais cela serait un peu trop simple et naïf. Car s’il y a bien une symbolique critique à l’œuvre, elle est moins partisane qu’il n’y paraît au premier abord. Il n’y a pas que des méchants purement méchant ou mauvais, et des purs parfaitement purs et innocents. Il y a d’abord un monde qui passe, des mondes plutôt, que le temps petit à petit repousse et puis oublie. “Avec le temps va, tout s’en va…” Merveilleux conteur, Andrus Kivirähk, vient brouiller la symbolique routinière des contes où la forêt est le monde ensauvagé, celui des forces obscures et effrayantes, et où l’ordre et la civilisation sont au cœur du village. De part et d’autre il y a les plus destructrices des forces : les croyances au surnaturel et la bêtise qui ne sont souvent que soif de pouvoir et de contrôle sur le monde et les autres. Si comme bien des fables celle-ci est plutôt pessimiste et pleine d’illusions perdues, elle n’est pas pour autant moraliste. Encore moins donneuse de leçon. Pleine de drames et de farces, d’éclat de rire et de larmes amères, on peut y trouver une saine philosophie de vie, qui sait concilier lutte et détachement et où le renoncement est bien plus sagesse que défaite.

Venez donc apprendre un peu de la langue des serpents auprès de Leemet qui l’a apprise de l’oncle Vootele, venez découvrir le pouvoir de séduction des ours sur les humaines de la forêt, laissez vous étonner par les capacité des poux qu’élèvent les deux derniers anthropopithèques, laissez vous apprivoiser par la courtoise et l’hospitalité des vipères royales, venez entendre l’histoire de l’étonnant et incroyable grand-père, celui qui avaient des crochets à venins dans la bouche, laissez vos larmes couler quand vous découvrirez le destin de Hiie soumise à un père fou de traditions et à la folie d’Ülgas, le soi-disant Sage de la forêt…

Dans sa postface traducteur nous révèle quelques clés de lecture propres à la culture et l’histoire estonienne récente. Elles sont bienvenues mais nullement indispensables. Il peut sembler en effet bien inutile de chercher des “références” à cet univers entre imaginaire et réalisme, entre histoire et légende fantastique, par contre, il se pourrait bien que vous y trouviez moult résonances avec un autre monde : celui dans lequel nous vivons.

Andrus Kivirähk – L’homme qui savait la langue des serpents – traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier (Mees, kes teadis ussisõnu, 2007) – Le Tripode, 2015 et 2017 (poche)

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