L’évidence des oreilles et la lutte des castes

La tentation du vide
Le lieutenant "Suivant"...

L’évidence des oreilles et la lutte des castes

En ces temps de débats politiques, ou plutôt de pseudo-débats politiques et de guerres politiciennes, il est un vieux concept que l’on a relégués aux oubliettes de la pensée, comme s’il ne nous disait rien de notre monde, comme si les clés qu’il proposait pour le déchiffrer était à la fois trop grosses, trop lourdes, trop évidentes, trop efficaces… Refoulé plutôt qu’oublié, d’ailleurs. Ce concept c’est celui de lutte des classes. Vous savez, cette histoire de classe ouvrière qui lutte pour s’émanciper et se libérer du joug de l’exploitation bourgeoise capitaliste. Cela ne serait plus d’actualité dans le monde mondialisé, globalisé, que nous connaissons. Comme s’il n’y avait plus de capitalisme et de capitalistes, d’ouvriers et de rentiers, de riches et de pauvres… La belle blague ! Ou plutôt l’ignoble sarcasme. C’est vrai que cela fait si moderne de parler de post-modernité, de post-capitalisme, de post ou de néo-colonialisme… Il faut bien être de son temps si l’on ne veut pas passer pour un ringard. Car pour être dans l’actualité, et donc pour passer aux actualités, ce qu’il faut, c’est ne pas être ringard. Il faut être nouveau, il faut oublier le passé qui nous a menés là où nous sommes. Donc refouler les vieilles idées, les vieux mots et leurs convictions ou croyances désuètes… Sauf que… Sauf que comme on n’en a pas d’autres, on se contentera d’affirmer le plus fort possible que les habits neufs du vocabulaire sont la preuve de la nouveauté et de l’actualité des idées. Alors refoulons ou prétendons refouler le vocabulaire, les idées, les systèmes, les hommes !… Car notre immense clairvoyance nous montre bien que ce qui est aujourd’hui n’a jamais été. Que ceux qui ne le voient pas sont des aveugles, des imbéciles, voire des nuisibles. Cessez donc de refuser cette évidence qu’il y a bien un nouvel ordre mondial, que le monde d’aujourd’hui  n’a rien avoir avec celui d’avant. Avant quand, avant quoi ? D’avant. Si vous ne voyez pas qu’aujourd’hui c’est déjà demain, c’est que vous êtes d’hier, voire d’avant-hier. Vous  n’êtes bon qu’à être abandonnés, avec vos mots, vos idées, vos engagements, dans les poubelles de l’histoire. Des poubelles qui débordent de toutes parts et que personne ne prend le soin de vider. Rangez-vous donc aux évidences ou dégagez.

Evidence ? C’est quoi une évidence ? Ne serait-ce pas ce que l’on renonce à interroger ? Ce qu’on évite de penser et de questionner ? Donc accepter l’évidence, c’est choisir de ne plus penser, de ne plus questionner le monde et nos représentations du monde. Affirmer l’évidence de ce que je perçois, c’est aussi affirmer que je suis incapable de penser cette chose qui s’impose à moi. Qui s’impose à moi ou que je cherche à imposer à l’autre en lui interdisant de la penser. Face à l’évidence, il n’y donc qu’à se soumettre. A accepter. A dire « amen » et à remercier le réel de simplement être, quand bien même il réduit notre monde, le monde, à rien. Nier l’évidence, ce serait se mettre dans un rapport au monde où l’on ne peut qu’être perdant. Perdant et donc malheureux, souffrant… Alors refoulons ! Refoulons soigneusement, méthodiquement, toute idée, toute question qui viendrait heurter l’inébranlable évidence.

Le problème du refoulé, c’est que, tôt ou tard, il fait retour, qu’il  revient. Pour éviter un nouveau refoulement à la frontière de nos idées, il se travestit alors pour ne pas être trop vite reconnu. Et pour insister, il insiste ! Si à nouveau on le refoule, il revient encore, mieux masqué, à la fois plus discret et plus insistant. De plus en plus « incontournable », comme on dit aujourd’hui. A la poubelle les classes sociales et la lutte des classes ? Et hop, les voilà de retour ! Plus présentes que jamais. A peine rhabillées. La lutte des classes a perdu en route sa référence au travail pour ne garder que celle de la richesse et des privilèges et se grime aujourd’hui en une lutte des castes que certains avaient progressivement enterrée dans le cimetière des mots et des représentations depuis la fin de l’Ancien Régime. Un Ancien Régime que l’on peut affublé de deux belles majuscules, comme un dernier hommage, ou comme une dernière prière aux chers disparus, si chers à nos cœurs… qu’ils sont encore parmi nous !

Appelez ça « nouveau capitalisme », « post-modernité », ou collez y n’importe quels mots nouveaux, n’importe quelle nov’langue, pour donner à cet âne les allures d’un lapin, à cette droite « décomplexée » des accents de Front populaire, à cette gauche « réformiste » et « réaliste »  un évanescent parfum de CNR, à ces libéraux forcenés des ponctuations libertaires. Étonnez-vous après si le lapin vous envoie de magistrales ruades là où ça fait mal. Très mal, même. Vous ne l’aurez peut-être pas vraiment cherché, la ruade. Peut-être. Vous n’en serez pas moins à terre, à genoux et incapables de vous relever avant un bon moment. Le temps pour le lapin de mettre les bouts et de revenir avec un autre déguisement. C’est vrai qu’avec ces grandes oreilles, on peut prendre l’âne pour un lapin, voir pour une lapine ou un lièvre. Surtout si l’on est incapable de voir autre chose que ces fichues oreilles qui s’agitent, surtout si l’on se contente de cette évidente évidence anatomique qui repose, bien entendu, sur notre grande science zoologique, sur notre incommensurable savoir animalier. Faute de savoirs, on pourra légitimement s’appuyer sur nos connaissances. Par exemples sur mon vieil ami Albert, qui lui-même a religieusement écouté les avis très éclairés des asinologues et lagomorphologues patentés, labellisé et autocertifiés qui traînent sur tous les plateaux, sous tous les micros, qui font l’actualité. La vraie, celle dont on cause. Evidemment !

Je ne suis pas sûr de pouvoir déterminer si les gnafrons et guignols qui s’agitent depuis quelques semaines (assez nombreuses pour qu’on les compte en mois, années, voire décennies) sont des lapins ou des ânes, des ectoplasmes ou des bachibouzouks, mais plus j’examine tout cela, plus je me dis que la lutte des castes qui couvait à la fin de l’Ancien Régime (vu son âge, laissons-lui ces majuscules) a bien pris la place de la lutte des classes. Elle est encore plus féroce, encore plus radicale, plus désespérée et désespérante.

Alors, on peut essayer de faire un peu de subversion sur le plus conformiste des « néo-médias », s’armer de cisailles pour tailler en pointe toutes les grandes oreilles qui montreront leur nez, faire gaffe aux oreilles repeintes en bleu, en rouge, en vert, en rose… pour cacher leurs vraies couleurs. C’est sans doute bien peu. Ce sera déjà ça. Comme disaient certains : « ce n’est qu’un début… »

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