Les transparents

L'étoile Absinthe

Quelle est la couleur du feu ? C’est cette question du vieil aveugle, posée au jeune marchand de coquillages, qui ouvre et ferme ce récit singulièrement multiple et pluriel. Nous voilà emportés à Luanda, capitale de l’Angola, environ 5 millions d’habitants et une démographie galopante au moment où Ondjaki écrit Les transparents (depuis cette date, le cap des 7 millions est a priori largement dépassé), une population dont bien plus de la moitié a moins de 20 ans et une espérance de vie qui dépasse à peine les 50ans. Il peut sembler étrange de commencer une chronique littéraire avec de telles chiffres, mais il serait bon, nus semble-t-il, de ne pas totalement les oublier lorsque l’on lira Les transparents, car l’humour et le goût du fantastique de l’auteur pourrait nous laisser oublier la réalité sur laquelle il écrit.

et comme ça, dans la façon d’agir, de réagir, de recevoir les autres et de sortir raconter de toutes les façons possibles la blessure nationale, l’angolais investissait une grande partie de son imagination dans des souvenirs qui la plupart du temps n’étaient pas les siens, ou projetant dans le passé ce qui aurait pu arriver, ou faisant de très claires allusions à un avenir qui par chance n’arriverait pas et, tout bien considéré, finalement, s’agissant d’une telle cicatrice sociale, la vérité était que chacun, sans demander leur autorisation aux autres, pouvait, de fait, avoir accès à la clé magique de la parole pour ouvrir le gigantesque coffre où le monstre avait décidé de se terrer

“la guerre”, disait-on, “est une blessure qui saigne encore, et à n’importe quel moment, tu ouvres la bouche ou tu fais un geste, et ce qui en sort est une trace sanglante de choses que tu na savais pas que tu savais”

L’essentiel des rencontres que nous allons faire, ce sera au cœur d’un seul immeuble que nous les ferons. Un immeuble de plusieurs étage plus ou moins délabré mais qui recèle un trésor : une source d’eau qui jamais ne s’arrête, peut-être une fuite jamais colmatée, mais abondante, fraîche, reposante, véritable refuge que fréquentent aussi quelques étrangers à l’immeuble, jusqu’à un ministre.

Dans l’immeuble, chacun vit sa vie, chacun se débrouille, et chacun est solidaire. La nostalgie de ce qui n’est plus habite plusieurs des habitants, tel Odonato et la GrandmèreKunjise, ou le CamaradeMuet. Odonato a renoncé à manger il a déjà quelques temps et il se sent de mieux en mieux, de plus en plus léger, mais aussi de plus en plus transparent et reste irrésistiblement amoureux d’une autre époque. GrandMèreKunjise, elle, reste attaché à sa langue, une langue qui se perd petit à petit, et le sens des choses avec. Quant au CamaradeMuet, il emplit les étages supérieur de l’immeuble avec la musique des vieux disques qu’il écoute, un peu de Jazz et beaucoup de chanson angolaise, de ces chansons qui sont aussi des rythmes et des danses.

Il y a aussi MariaComForça et JoãoDevagar. Elle, c’est la reine du poisson grillé et l’on se presse pour lui acheter ce qu’elle cuisine. Lui, il déborde d’imagination pour toutes les combines, toutes les inventions, d’un cinéma improbable et hors norme sur la terrasse de l’immeuble à la création de l’ÉgliseDeLaBrebisSacrée. Son neveu, le jeune Paizino, a perdu mère pour cause de guerre et de “déplacement de population” ou de “migrations internes”, comme disent les experts, mais rêve de la retrouver malgré tout. Le fils d’Odonato, lui, CienteDoGra, a mal tourné et ne veut plus remettre les pieds dans l’immeuble, vivant ou mort…

Il faudrait aussi parler d’Edu et de son précieux mbumbi qui l’handicape mais qui est aussi si disproportionné qu’il en devient une curiosité, une attraction dont la renommée déborde l’immeuble, d’Amarelinha, la brodeuse de perle dont le MarchandDeCoquillages est tombé éperdument amoureux, du Facteur qui essaye désespérément d’obtenir de l’administration qu’elle lui alloue un deux roues motorisé, même chinois.

Autour de cet univers il a la ville, avec son passé de guerre et son présent de corruption, de bureaucratie improvisée, de magouilles en tout genre, depuis le sommet de l’Etat jusqu’au plus modeste fonctionnaire, en passant par la presse et le monde des affaires. La grande affaire du moment, c’est la perspective d’une exploitation pétrolière dans les sous-sols de Luanda même… Ce qui ne sera pas sans conséquence…

L’écriture capte les fragments de vie par bribes, glissant sans cesse d’un personnage à l’autre, d’un lieu à un autre, d’un moment à un autre. On se perd parfois un peu, mais jamais très longtemps. On peut ressentir de la colère vis à vis de ceux qui ignorent les habitants de l’immeuble, ou qui profitent d’eux sans retenue. Mais tout le monde fait ainsi semble-t-il… Tant qu’il y a de la musique et du whisky, des rencontres à faire…

les gens trouvent toujours une façon de s’approprier la moindre célébration, leur joie à eux est tout ce qu’il leur reste, celle qui ne peut être ni prévue ni achetée, tout au plus être induite, et en tout cas sans contrôle préalable

Le feu menace l’eau. Mais l’eau résiste et reste un refuge. La couleur de l’eau ? Celle du repos et du réconfort, du partage aussi. La couleur du feu ? Rouge tout doucement…

 

Ondjaki – Les transparents – traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm (Os transparentes, 2012) – Métailié, 2015

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