Les insatiables

Collioure, village littéraire
Plaise au tribunal

Ces Insatiables n’est pas annoncé pas son éditeur comme un roman noir ou policier, et pourtant il y est question de crime, de corruption et d’investigation. Ce n’est certainement pas un essai et pourtant on y trouve de vraies réflexions et hypothèses sur plusieurs aspects de la société française. Cela se passe en France, à Paris, en Normandie et en Auvergne mais l’auteur est allemande et écrit en allemand. Ce n’est pas un premier roman mais c’est un premier polar qui n’en est pas un… Cela commence à faire bien des raisons de s’intéresser de près à cet objet littéraire un peu atypique. Nous pourrions encore ajouter que l’auteure est journaliste et installée en France depuis 30 ans mais que Les Insatiables est un vrai roman, et que si c’est quand même un peu un polar, les policiers sont plutôt des personnages “secondaires” qui ne s’occupent pas vraiment de l’affaire ou qui ont pris leur retraite. Ajoutons avant d’aller plus loin que sa lecture a empêché le poly-lecteur que je suis de se tourner vers un seul autre titre avant de l’avoir achevé (ce qui est plutôt rare).

Point de départ : un journaliste d’investigation passionné par son métier qui est aussi une manière de défi à ses origines sociales et culturelles (un riche famille d’entrepreneur imprégnée de judaïsme) qui rencontre une affaire vieille de 30 ans. Une jeune femme se livrant à la prostitution découverte assassinée après avoir subi des violences poussées. A l’époque aucun indice. Rien. Affaire classée. Aujourd’hui, réexamen des indices avec les derniers outils de la police scientifique. Quelques traces d’ADN et voilà un suspect arrêté. Les mobiles potentiels y sont. Affaire bouclée et une quinzaine de lignes à écrire dans le journal. Sauf que… Sauf que le journaliste en question, Marc Rappaport, sent que quelque chose cloche dans cette histoire. Le coupable ne lui semble pas crédible. Il faut y aller voir de plus près. Forçant les souhaits de son chef de rédaction et ami, contre l’avis du policier qui bouclé l’affaire et qu’il connaît aussi de longue date, le journaliste n’aura de cesse de remonter la chaîne bien ténue des événements. Moins les témoins potentiels tiennent à se souvenir, plus il s’accroche… C’est que derrière la famille, les amis ou amies, les anciens camarades d’école, il y a aussi un villages, une région, des entreprises, des lobbies, des responsables politiques…

La version originale – Berlin Verlag

Et nous voilà, lecteur, pris au piège de cette volonté de savoir, de comprendre, de ne pas lâcher, surtout pas. Peut-être n’y aura-t-il rien, peu importe. Savoir qu’il n’y a rien c’est tout autre chose que ne rien savoir. On se rappelle alors que l’évidence, c’est d’abord ce que l’on refuse d’interroger, par fatigue, par lassitude ou par appréhension, voire par peur. Une impardonnable paresse qui nous laisse nous satisfaire des premières réponses qui tombent sur les pieds de questions souvent mal posées. Quand ce sont deux journalistes (le personnage de Marc et l’auteure, journaliste pour RFI et la ZDF depuis des années) qui vous entraînent dans une telle enquête (et dans enquête, il y a quête), on se pose aussi de sérieuses questions sur ce qui peut bien se passer dans les têtes des uns et des autres, qu’ils soient de vieux salariées atteint de maladie professionnelle reconnue ou niée, médecin du travail à la retraite, stagiaire journaliste, rédacteur en chef, retraité de la police des mœurs, fondateur d’un empire entrepreneurial, notable et élu…

Le roman comme exercice d’une certaine forme de doute, comme interrogation et relecture du réel. Le journalisme d’investigation a la même vocation (et le roman s’inspire très directement de l’actualité – voir par exemple cet article de Terraeco). N’est-ce pas à cela que devrait servir toute littérature ?

Une écriture dense, qui nous laisse quelques respirations dans le récit en nous livrant un regard décalé et plein de justesse sur notre société. Regard sur les villes dites nouvelles de la fin des trente glorieuses (Evry), sur un individualisme identitaire têtu et très partagé, sur le racisme et le gang des barbares… Mais aussi quelques magnifiques lignes sur la musique (sur la 6e symphonie de Mahler) qui toucheront certainement plus d’un-e mélomane (dommage que cela ne soit pas un peu plus long !).

Gila LUSTIGER (2012) – © Tina Merandon

Pris dans une énigme qui nous laisse deviner les dessous parfois bien indécents de l’industrie (chimique ou autre) et de la politiques, poussés par une volonté de savoir sans se faire aucune illusion sur le pouvoir de celui-ci, taquiné par le regard décalé porté sur nos habitudes et certitudes, on se laisse embarquer dans ce récit et ces réflexions sans opposer beaucoup de résistance, consentant et plutôt heureux, titillés dans nos opinions et certitudes. Que demander de plus ?

Gila Lustiger – Les insatiables – traduit de l’allemand par Isabelle Liber  (Die Schuld der Anderen, 2015, Berlin Verlag) – Actes Sud, 2016 (384p)

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