Les incendiés

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Les yeux fardés

Voilà sans doute l’un des plus étrange récit qu’il m’ait été donné de lire ces derniers mois. Les climats et images que nous avions découvert dans La petite lumière ou dans Fable d’amour, à cheval entre  une réalité concrète, dure, voire brutale, et un monde onirique voire simplement fantastique et surnaturel est ici dans une oscillation encore plus affirmée entre ces deux mondes. De façon encore plus puissante, plus radicale, le style, les images nous installent dans un onirisme hyper-réaliste qui n’épargne ni le lecteur, ni le narrateur, ni ses personnages.

Tout au long du récit, il semble que nous soyons dans un long écho, de plus en plus déformé, lointain, du Rêve familier de Verlaine :

les_incendies-168x264Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime

Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprends.

 

Car elle me comprend et mon cœur, transparent

Pour elle seule hélas, cesse d’être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraichir, en pleurant.

 

Est-elle brune, blonde ou rousse ? —  Je l’ignore.

Son nom ? Je sais qu’il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la Vie exila.

 

Son regard est pareil au regard des statues,

Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Un rêve qui débute quelque part sur une côte alors que les incendies de l’été dévore le paysage dans l’indifférence partagée des vacanciers. Indifférence qui devient panique quand s’enflamme l’hôtel qui les abritaient. Dans la fuite, l’homme fait une pause sur une falaise d’où le spectacle du feu s’impose. Et voici qu’apparaît alors la femme tant de fois rêvée, improbable mais bien réelle, qui dit lui avoir offert cet incendie et l’invite à brûler avec elle… Troublant aveu et troublante invite pour celui qui ne croyait plus en rien, ni en lui ni au monde, pour qui les rues de la ville étaient vides, le monde tout entier était vide. Comme dans tout rêve, s’efface la voix et son accent étranger, et disparaît la vision. L’homme n’a alors plus qu’une issue, qu’une obsession : retrouvée la femme rêvée, celle qu’il sait avoir déjà rencontrée sans jamais la connaître, hier, aujourd’hui, demain… Une quête qui va le mener en de sombres lieux dont le crime, la prostitution, les pratiques mafieuses constituent le décor et la trame. Un monde avec ses propres règles, où la déchéance est élevé au rang d’un art qui ignore toutes les limites, ou la séduction rime avec la soumission et la perversion. Un monde d’une noirceur sans fond où la vie et la mort perdent toute valeur et deviennent interchangeables. De toutes façon, on ne peut échapper ni à l’une ni à l’autre. Ou plutôt on ne peut échapper à l’une que pour plonger dans l’autre.

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L’édition italienne, chez Mondadori

L’écriture nous installe dans cet entre-deux, entre réel et irréel, entre vie et mort, entre réalisme (voire hyper-réalisme touchant à une mystique pornographique) et imaginaire allégorique. A certains moments le lecteur peut avoir le sentiment d’un truc, d’un procédé littéraire qui chercherait à le séduire par une déstabilisante singularité, mais la force des images et du style, la surprise devant ce récit qui ne recule devant aucune convenance pour suivre son propre fil, nous impose son rythme, ses figures. Les images et résonances peuvent alors se bousculer1Pour l’auteur de cette chronique, Les Incendiés ont appelés à eux la trilogie de Philipp Pullman A la croisée des mondes ou le J’accuse d’Abel Gance. sans réduire le sentiment d’étrangeté que provoque cette lecture des incendiés, bien au contraire.

Dans ce roman d’amour fou, à tous les sens de la folie, il y a une tonalité allégorique, voire prophétique qui en fait un récit aux couleurs d’Apocalypse mais aussi, plus secrètement, d’espoir dans ce qui peut arriver pour peu que les forces de vie ne renonce pas. Il y a quelque chose à la fois d’intemporel et de profondément contemporain dans les récits et l’écriture antonio-morescod’Antonio Moresco qui vise l’humanité au travers de récits purement subjectifs, ou le narrateur adopte un “je” hautement revendiqué mais strictement anonyme, les personnages n’ayant ni nom ni réelle biographie. Il y a aussi dans cette écriture quelque chose de l’ordre de la convocation : convocation du lecteur à suivre un récit auquel il pourrait être tenté d’échapper mais qui le rattrape, l’interpelle sans artifice et sans détour. Nous découvrons alors qu’il n’est pas forcément si facile d’échapper à cette écriture et à cet univers là, à la fois “étrange et pénétrant”. Le livre refermé, il n’est pas sûr qu’il se détache si facilement de nous, pas sûr que nous y échappions si facilement. Peut-être faudrait-il, à l’image de l’Enfer de Dante, poser avertissement au lecteur qui ouvrira la porte de cet incendie qui n’est pas que littéraire.

Vous voilà au seuil de la traversée. Il se pourrait bien que ni retour ni abandon ne soit possible avant l’issue aux côtés de l’homme sans âge et sans nom et de la femme aux dents d’or.

Antonio Moresco – Les incendiés – traduit de l’italien par Laurent Lombard (Gli incendiati, 2011, Mondadori) – Verdier, 2016

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