Le Salon des incurables

La ballade des misérables
Toutes les vagues de l'océan

QUELQUES BIJOUX NOIRS

Il est difficile d’imaginer quelqu’un de plus rangé, discret jusqu’à l’insignifiance, qu’Avelino Armisén. C’est  pourtant ce pharmacien consciencieux qui va tuer sa mère d’une façon bien inattendue. Que cache et que recherche cette élégante enseignante, obsédée par l’odeur de ses mains et jusqu’où Boni ira-t-il puiser son inspiration littéraire dans son désir d’être écrivain ?… Les personnages de Fernando Aramburu semblent bien “incurables”, pour ne pas dire irrécupérables ! Ils vivent et survivent pourtant comme ils peuvent, essayant d’échapper à eux-mêmes autant qu’aux autres ou qu’aux événements qui les oppressent ou les enferment de façon incompréhensible. Leurs comportement peuvent paraître absurdes, mais c’est peut-être surtout le monde dans lequel ils vivent qui est absurde, insensé, quand il n’est pas cruel et terrifiant. L’issue n’est jamais où on l’attend, et elle n’ouvre pas forcément sur la solution espérée. Celui qui pense être Silas en fera durement l’expérience face à son incompréhensible hospitalisation.
Sans jamais se départir d’une certaine ironie, ces étonnants récits nous emportent en des lieux qui peuvent être bien inquiétants, tel ce salon des incurables, qui donne son titre à l’édition française de ce recueil de nouvelles, où se joue un jeu dont l’amoralité nous fait froid dans le dos, semblant tout droit sorti de la rationalité de nos cauchemars les plus ordinaires. Un jeu improbable mais pas assez impossible, trop dans l’air du temps. Mort, maladies, perversions… sont très présent dans ce Salon, mais toujours avec cette touche d’humour qui évite tout misérabilisme autant que tout cynisme. Il y a même une certaine bienveillance – pour ne pas dire une certaine tendresse – de l’auteur vis à vis de ses personnages, et nous les partageons. Si l’ensemble de ces nouvelles sont d’indéniables petits bijoux d’humour noir, elles révèlent aussi toute la complexité de ces humains que des forces facétieuses ont pu transformer en marionnettes aux fils inextricablement emmêlés. Et quel art de la chute ! Entre éclat de rire, horreur, étonnement, on est presque toujours surpris.
Des textes que l’on peut engouffrer d’un coup, d’un seul coup, emporté par l’enthousiasme et séduit par le ton et la gravité légère, mais qui mérite bien plutôt d’être savourés et dégustés page à page. Selon son propre rythme et selon celui des nouvelles qui vont de quelques lignes à quelques dizaines de pages. Ce Salon des incurables est de ces recueil que l’on gardera pas trop loin de soi, sur un rayon toujours accessible de la bibliothèque, pour avoir le loisir d’y revenir quand le monde réel devient trop compliqué et insupportable, pour pouvoir aussi porter un autre regard sur les choses et le monde, sans pour autant se bercer d’inutiles illusions.
Fernando Aramburu est décidément un auteur que les éditeurs et lecteurs français vont bien devoir se décider à découvrir, même s’il n’écrit pas dans la langue de Molière ni dans celle de Shakespeare (ou de Faulkner). Il fait en effet partie de ces auteurs espagnols dont les lecteurs risquent bien de vivement regretter qu’ils ne soient pas plus traduit une fois qu’ils auront ouverts leurs livres. Pour notre part nous avons lu avec délectation (le mot n’est pas trop faible) ce recueil de nouvelles et nous réjouissons d’avance à la perspective d’ouvrir son roman Années lentes publié par Jean-Claude Lattès. Vivement de nouvelles traduction de cet auteur !

Fernando ARAMBURU – Le salon des incurables – traduit de l’espagnol par Vincent Ozanam (No ser no duele, 1997) – Buchet-Chastel, 2009
309 pages – 23€

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