Le livre que je ne voulais pas écrire

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Petit journal de bord des frontières

Etre écrivain n’est pas toujours une sinécure, loin s’en faut. Pour peu que celui ou celle qui s’engage à écrire et publier ait un certain sens de la responsabilité, sans même parler d’éthique. Car s’il est des livres qui s’écrivent pour le plaisir, dans un certain élan narcissique, il en est aussi qui relèvent d’une nécessité qui dépasse largement la petite personne de l’auteur. Ce nouvel opus d’Erwan Larher est de ceux-là.

Erwan Larher était déjà écrivain avant l’événement qui le contraindra à ce livre. Quatre romans déjà publiés avant les attentats parisiens du 13 novembre 2015 : Qu’avez-vous faut de moi ? et Autogénèse (chez Michalon en 2011 et 2012) ; L’Abandon du mâle en milieu hostile et Entre toutes les femmes (chez Plon en 2013 et 2015). Un cinquième titre était prévu chez Quidam à ce moment là, paru depuis, Marguerite n’aime pas ses fesses (2016). Il paraît important de rappeler cela avant de parler du livre que l’auteur ne voulait pas écrire, car ce qu’il a de plus remarquable c’est bien qu’il échappe à tout opportunisme commercial ou sensationnaliste aussi, encore plus.

Grand amateur de rock, Erwan Larher était en effet au Bataclan, la salle de concert parisienne, le soir du 13 novembre 2015. Il eu alors la chance, si l’on peut dire, de n’être que blessé. Sévèrement blessé mais seulement blessé. Il semblerait que lorsque l’on vit de tels événements, l’une des réponse est de se taire, de garder pour soi l’enfer vécu. Au moins dans un premier temps. Puis il y a la pression qui vient, sinon le besoin de dire, la nécessité et l’obligation. Car de tels événements n’appartiennent pas qu’à ceux qui les ont vécus directement, que ce soit depuis le centre ou la périphérie. Il y a aussi, pour nous qui n’en avons qu’entendu parler, qui avons entendu moult experts raconter et disséquer ce qui s’est passé cette nuit là, un besoin de comprendre. Simplement tenter de comprendre. Comprendre : prendre avec soi, accepter de prendre, de recevoir, sans chercher forcément à expliquer, à juger.

Comprendre la violence et son apparente absurdité. Sa folie et sa cohérence. D’autres voix que celle de l’auteur, convoquées et accueillies dans l’écriture, prévoyaient déjà que la victime, cette victime-là, comme d’autres, n’en voudrait même pas forcément à ses bourreaux de ce soir-là. Ni excuse, ni explication, ni héroïsation. Juste une tentative de comprendre quelque chose de ces autres humains pris dans le même scénario dément, inimaginable et pourtant bien réel. Un scénario dont on a oublié la banalité redoutable dont il peut s’habiller. Juste rester éveillé à l’empathie qui permettra peut-être d’arracher au réel quelques fragments de sens, qui sont aussi des raisons de vivre. De continuer malgré tout.

Pris dans l’enfer et la peur, dans l’incertitude de la mort imminente, dans la révélation brutale de notre vulnérabilité, que reste-t-il de l’humain ? L’héroïsme et le dame, c’est bien pour le cinéma, mais là… lorsque l’on est couché à terre, lorsque que des balles tuent autour de vous, lorsque qu’une balle, ou deux, vous traversent le corps et que la douleur et la peur sont les seuls indices de votre survie provisoire…

Et puis il y a l’après. Le premier après quand l’espoir revient pas à pas au milieu de la douleur. Les regards et les mots, les geste de ceux qui viennent vous sauver, aussi impuissants qu’efficace, intensément présents. Un homme du RAID ou du GIGN qui ne peut faire que ce pour quoi il est là, des secouristes, des soignants… Et puis il y a l’après. La guérison laborieuse. Les amis proches et très proches, la famille qui n’étaient pas là, pas sur les lieux… et pourtant tellement présents, eux aussi.

La force de ce texte est aussi d’avoir su s’ouvrir à ces autres voix qui sont beaucoup plus qu’un contrepoint à la voix principale du narrateur. Elles montrent en effet à quel point ce qui nous arrive ne nous appartient pas, à quel point nous sommes aussi constitués par les autres autant que nous les constituons. En ces temps où l’individualisme forcené semble être le seul modèle social qui importe vraiment, Erwan Larher touche à une dimension que l’on pourrait qualifier d’éthique, de philosophique, voire de métaphysique, de notre humanité. Si l’on voulait être un brin pédant (et je le serais donc !), on pourrait dire qu’il met en pratique ce que le philosophe Emmanuel Levinas avance lorsqu’il parle de notre responsabilité non pas envers, mais pour l’autre. Cette énigmatique mais irréfutable humanité qui nous permet de vivre. Un peu mieux. Un peu plus humain, en dépit ou au travers de l’inhumain même.

Et tout cela, c’est sans jamais se départir de son humour, d’un indispensable ironie qu’Erwan Larher parvient à le faire. Sans rien qui pèse ou qui pose, il nous emmène loin sur le chemin de l’humain, bien au-delà de tous nos égocentrismes.

Erwan Larher – Le livre que je ne voulais pas écrire – Quidam, 2017

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