Le Dernier amour du lieutenant Petrescu

Petit journal de bord des frontières
Nous sommes

Cela se passe en Moldavie, dans la capitale, Chisinau, plus précisément… et j’imagine déjà quelques lecteurs de cette chronique en train de commencer à sourire en se souvenant des planches d’Hergé et du Sceptre d’Ottokar. N’empêche que la Moldavie existe bel et bien et si l’on sait y faire preuve d’humour, ce n’est pas pour autant que les réalités de cette ex-république soviétique, aujourd’hui coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, prêtent franchement à sourire ou à rire. L’humour y est donc plus qu’opportun ou nécessaire : vital.

C’est que la Moldavie a hérité de l’Union soviétique un goût très prononcé pour les services secrets et des fonctionnaire zélés, ou presque, entendent bien assumer l’héritage des Tchéka, GPU, NKVD et KGB. Le lieutenant Petrescu, le lieutenant Sergueï Konstantinovitch Petrescu, son prénom russe et son nom roumain, n’a en principe rien à voir avec les services secrets du SIS. En principe. Il n’est qu’un simple policier qui retrouve des télés volées. En principe. Car il suffit de peu de choses pour que les agents désœuvrés du SIS s’intéressent à quelqu’un, surtout si cela peut faire avancer leur carrière.

Et justement, il y a pas loin de là, juste en face des locaux accueillant du SIS, un kiosque où des immigrés font des chawarmas (une variante du kebab) dans un pays où personne ne connaît rien aux chawarmas. Ils sont plusieurs à tenir le petit commerce. Plusieurs dont un grand Afghan efflanqué et imperturbable auquel les autres semblent obéir. Jusque là, rien de problématique. Sauf que… Sauf que l’Afghan se prénomme Oussama. Oussama. Comme l’autre. Celui que pourchassait en ce temps toutes les forces, secrètes ou pas, des Etats-Unis. Et en plus il lui ressemble ! Il n’en faut pas plus pour que certains soient convaincus qu’il est le vrai Oussama, Oussama Ben Laden, et que dans sa grande sagesse et ruse, en guerrier aguerri, il est allé se cacher là où personne jamais ne songera à le chercher… dans un kiosque à chawarmas, à Chisinau, Moldavie.

Il n’en faut pas plus, tellement c’est énorme, pour mettre le SIS sur les dents. Aussitôt la surveillance est organisée. Celle du stand et de ses clients dont un certain lieutenant Petrescu. Le machiavélisme des espions va vite se prendre le pieds dans les ambitions et les maladresses, les incompétences. John le Carré est bien loin, sans parler de Ian Fleming !

Tout s’embrouille rapidement et devient une grande farce. Mais une farce qui reste toujours dangereuse pour ceux qui y sont embarqués sans même le savoir. Quant au dernier amour du lieutenant Petrescu, vous risquer bien de ne jamais en entendre parler. Ou peut-être que si. Allez savoir. Tout devient imprévisible quand la volonté de bien faire et surtout de bien se faire voir s’empare de certains. Dites vous bien qu’il n’y a qu’un pas à faire, ou que quelques pages à lire pour que Ben Laden et le lieutenant Petrescu aient à s’inquiéter de l’ivresse de Noë et de l’histoire de son arche. Mais attention, Andreï Kourkov (Le Pingouin, Le Concert posthume de Jimi Hendrix…) nous le rappelle dans sa préface : nous avons affaire au SIS, c’est à dire ces services secrets moldaves avec lesquels on ne plaisante pas.

 

Vladimir Lortchenkov – Le Dernier amour du lieutenant Petrescu – traduit du russe (Moldavie) par Raphaëlle Pache (Последняя любовь лейтенанта Петреску, 2003 et 2013) – Agullo Editions, 2016

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