Le cocher

Sombre aux abords
Trop de morts au pays des merveilles

Lagerlof_OeuvresRomaesques

Ce récit publié peu avant la “grande guerre” est sans doute de ceux qui témoignent des derniers éclats du romantisme et du post-romantisme avant la grande bascule. Il peut aujourd’hui nous sembler vraiment appartenir à un autre temps, si révolu qu’il en deviendrait pour nous exotique, quasiment incompréhensible. C’est qu’il y a dans ce récit quelque chose des “danses macabres”, celles mises en images par nombres de peintres au cours des siècles (de Jérôme Bosch ou Holbein, pour n’en citer que deux), ou par des musiciens au cours des grandes années du romantisme (Saint-Saëns ou Franz Liszt, par exemple). S’y ajoute la touche moraliste propre à cette époque, que l’on peut aussi trouver désuète et bien mélodramatique, et qui n’est pas sans rappeler le ton d’une autre grande plume scandinave, celle d’Andersen.

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Holbein – Les ivrognes (une des planches de “Les Simulachres et historiées faces de la Mort”, 1538) – in “La Danse de morts”, Guy Lévis Mano, 1949

Récit fantastique autour du cocher maudit qui − pour n’avoir pas su vivre − est condamné à aller chercher les victimes de la grande camarde, jusqu’à ce qu’un autre soit à son tour condamner à le remplacer. Récit aussi de rachat et de compassion, de possible sacrifice pour sauver l’autre, en dépit de lui-même. Il y a de tout cela dans ce Cocher dont on peut aussi trouver des échos dans des temps un peu plus proche de nous. Pour les cinéphiles, il y a bien sûr l’œuvre d’un Ingmar Bergman dont les fantômes médiévaux et romantiques de la mort traversent l’œuvre (du Septième sceau et des Fraises sauvages à Cris et chuchotements).

Sans doute nous faut-il faire un petit effort pour plonger dans ce texte, en dépasser les conventions très datées, accepter les dimensions allégoriques et symboliques de ce conte fantastique qui voudrait nous “faire la morale”. On peut aussi y entendre, y lire, des interrogations qui n’ont pas d’âge : sur la valeur de nos actes, sur nos responsabilités vis à vis d’autrui comme vis à vis de soi-même, sur la valeur des choses et celles des humains… bref sur ce que vaut la vie. Sur ce que nous en faisons. Avec peut-être cet écho d’un philosophe ou d’un sage qui affirmait que la vie vaut plus que la vie pour peu que quelque chose vaille plus que la vie1Etait-ce le biologiste Jean Rostand ? La mémoire du rédacteur défaille….

Lecture anachronique que celle de ces récits de Selma Lagerlöf ? Lecture de muséographe ou d’universitaire en mal d’objet de recherche ? Nous ne le croyons vraiment pas. Lecture de mémoire, oui. Lecture qui nous permet de plonger dans un passé terriblement présent, beaucoup plus présent qu’il n’y paraît. Cela dans une langue que l’on voudrait pouvoir retrouver plus souvent et que la traduction nous restitue superbement. On s’y croirait, pourrait-on dire : le temps de cette lecture, nous voici contemporains de ce monde qui était au bord d’une des plus grandes catastrophes de notre si jeune histoire. Le style a changé, le vocabulaire et les références aussi. Est-ce pour autant que les questions posées ne nous concernent plus ? Probablement pas. Certainement pas !

PS − En cherchant dans sa bibliothèque, et pas sur www, le rédacteur a retrouvé la citation exacte dont l’écho lui revenait, bien évidemment un peu déformé : Aimer quelque chose plus que la vie, c’est faire que la vie soit plus que la vie. (Jean Rostand, Inquiétudes d’un biologiste, 1967).

Selma Lagerlöf – Le cocher – traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach (Körkalen, 1912) – Actes Sud, 1998 (in Œuvres romanesques, 2014)

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