Le bleu du ciel est déjà en eux

Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin!
Quelle distance!

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Au lecteur inconnu ?

Ce n’est qu’avec ce recueil de nouvelles que nous découvrons Stéphane Padovani qui en est pourtant à son sixième opus, le premier remontant à l’année 2002. Un recueil qui peut   paraître un peu trop “appliqué” au premier regard, chacune des neuf nouvelles s’ouvrant sur un titre à l’infinitif accompagné d’une citation en exergue.

Nous découvrons ainsi Traduire, Se noyer, Pleuvoir, Se perdre, Occuper, Brûler, Conduire, Eclairer et Garder respectivement introduits par Jacques Derrida, Giuseppe Ungaretti, Patrice de la Tour Dupin, Philippe Jacottet, Anna Akhmatova, Jacques Dupin, Sophocle, Barbara et Bernard Noël. Une telle construction nous dit quelque chose du projet de l’auteur autant que de ses références, essentiellement poétiques. Cela pourrait être un guide dans notre lecture en même temps que l’on pourrait s’inquiéter d’un formalisme trop contraignant. Mais il nous suffira d’entrer en lecture pour que nos craintes se dispersent et que l’on découvrent des personnages bien vivants confrontés à des situations qui les mènent à la limite. A quelle limite ? A celle de la langue le plus souvent, à celle des mots et de ce qu’ils peuvent dire ou ne pas dire. Cette langue qui peut faire et défaire le monde, qui nous habite autant que nous l’habitons. Une langue qui peut aussi bien être refuge que terre d’exil. Une langue qui côtoie d’autres langues et parfois tente d’exister en milieu hostile.

Le recueil s’ouvre sur la rencontre avec un interprète qui a eu l’audace, en son pays, de traduire la langue de l’occupant et est dès lors condamné à l’exil. Sans doute pour avoir trop bien compris qu’on ne doit pas jouer avec les registres de la langue, la courtoisie, la soumission et la conversation. L’ennemi parle une autre langue donc parler une autre langue est, dans son pays en guerre, devenir l’ennemi.

Ils disent que ce n’est pas bien de parler une autre langue que la mienne. Un véritable crime. Le pire étant de l’écrire, cette langue étrangère. C’est comme si, disent-ils, la parlant, quelque chose de profondément impur,sale, répugnant, se déposait sur les lèvres et la langue, souillait le palais, contaminait la salive et se projetait dans l’air ensuite pour contaminer son virus à tous ceux qui passent, parlent à proximité.

Une épidémie virale, rien qu’à entendre de tel mots, une pandémie de langage s’ensuivent inexorablement, qu’il faut éradiquer à la source, avant qu’il soit trop tard.

Je suis l’une de ces sources.

Dans une autre nouvelle c’est un chroniqueur ou écrivain qui ne sait quels mots écrire pour parler d’un ami cinéaste disparu, qui ne sait quel mots dire à son neveu qui vit dans un autre monde et un autre temps.

Je n’ai d’autre maison que ma langue, mais est-ce encore un refuge ? Une aventure ? Mes pages leur seraient-elles d’un quelconque appui ?

Une interrogation qui peut toucher tout auteur, à tout moment dans le rapport à ses lecteurs inconnus. Connus ou inconnus. Mais il semblerait, à en croire la nouvelle qui clôt le recueil, qu’il n’est pas toujours nécessaire que les mots écrits soient lus, que les mots dits soient entendus. Ils suffit parfois qu’il soient dits ou écrits. Simplement susceptibles d’être lus ou entendus. La langue est alors le lieu de tous les possibles, de tous les espoirs et de tous les idéaux, aussi malmenés et trahis qu’il soient par le quotidien ou par l’histoire.

Stéphane Padovani – Le bleu du ciel est déjà en eux – Quidam, 2016

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