La tristesse du samouraï

Pandore au Congo
Elena et le roi détrôné

Un marathon très noir

“Personne n’est jamais complètement innocent.” LaTristesseDuSamouraiSi comme moi il y a quelques jours, suivant les recommandations que l’on vous a faites, vous vous apprêtez à lire La Tristesse du samouraï, un conseil : annuler tous vos rendez-vous et invitations, débranchez votre téléphone, votre télé, éteignez votre “box” et prévenez vos proches pour qu’ils renoncent à vous joindre. Prévoyez aussi pour vos enfants : il faudra qu’ils se débrouillent avec les repas que vous risquez fort de ne pas avoir la tête à préparer. Pour la nuit, pensez aussi à la moustiquaire si vous êtes dans une région où les bestioles sont actives. Pourquoi toutes ces précautions ? C’est qu’une fois que vous aurez mis les pieds dans cette histoire terrible qui s’étale sur 40 années de cauchemar, vous risquez fort de ne pouvoir vous en sortir, au mieux, qu’à la toute dernière page. Comme il y en a presque 500, il vous faudra bien deux pleines journées avant de pouvoir reprendre l’air (c’est ce qu’il m’a fallu). Le récit de Víctor del Árbol nous cueille dans les lendemains sinistres de la guerre d’Espagne, alors que le 2e guerre mondiale dévaste l’Europe, de Londres à Stalingrad. Tout commence avec un attentat raté, suivi d’une arrestation et d’une élimination réussie. Cela se terminera dans les coulisses de la tentative de putch avortée, en 1981 aux Cortes. Entre les deux, nous naviguons dans les eaux sombres du franquisme où le secret est roi et où les intrigues les plus tordues, les plus tentaculaires se déploient avec leurs logiques implacables. C’est à une véritable plongée en apnée que nous sommes entraînés, et parfois l’air nous manque. Les logiques de pouvoir, de vengeance, de mort n’épargnent personne et personne n’y est irréprochable. C’est sans doute la dimension la plus sombre de ce récit qui nous mène par ailleurs aux limites du supportable. Il le fait non par en recourant à un registre “gore” plus ou moins complaisant, mais en dépassionnant les actes des uns et des autres, les inscrivant dans une mécanique et une logique froide et bien huilée, qui semble rendre toute résistance inutile, qui parvient à développer culpabilité et soumission chez ceux-là même qui en sont les victimes. Page à page les fils se nouent et se dénouent. Si nous allons de surprise en surprise, ce n’est pas parce que l’auteur cherche à relancer intrigue et suspense, mais plutôt parce qu’il nous révèle que les choses ne sont jamais vraiment ce que l’on croit, que chaque être porte en lui sa part de culpabilité comme d’innocence. Si personne n’est totalement innocent, il se pourrait bien aussi que personne ne soit totalement coupable… Même si le hasard a aussi largement sa part dans l’histoire. Une avocate ambitieuse qui se saisit d’une affaire qui lancera sa carrière mais qui l’entraînera aussi bien plus loin qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer. Loin dans le monde des puissants et loin en elle-même, et même au-delà. En quarante année, les victimes deviennent parfois bourreaux, les bourreaux victimes… dans la pénombre des secrets, touts les chats sont gris ! Un récit noir, vraiment noir. Mais qui touche au plus profond. Et c’est quand on touche le fond que l’on peut trouver la force de remonter… On respire un grand coup quand on en ressort, avec le sentiment d’avoir lu un peu plus, beaucoup plus, qu’un simple roman noir. Beaucoup plus qu’une histoire parallèle du franquisme. Si vous tentez l’expérience, je ne sais pas si vous en redemanderez, pour ma part, j’attendrai un peu, par crainte de manquer de souffle ! “Bienvenue en enfer !” serait-on tenté de dire au lecteur qui s’aventurera et se fera happé par le destin fou d’une famille digne des tragédies antiques. L’opus suivant de Víctor del Árbol est sorti en Espagne il y a déjà quelques mois, Respirar por la herida. Il arrive à la rentrée sous le titre de La Maison des chagrins, chez Actes Sud (le 4 septembre). On nous en a déjà dit le plus grand bien… Pour ceux qui lise l’espagnol dans le texte, il y a aussi un titre plus ancien, El peso de los muertos (2006) Víctor del Árbol – La Tristesse du Samouraï (La tristeza del Samurái, 2011) – traduit de l’espagnol par Claude Bleton – Actes Sud, 2012 et 2013 (Babel Noir) Du même auteur sur ce blog :

For english and american readers

  • The Sadness of the Samurai – Henry Holt and Co, 2012
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