La Société des vagabonds

Iain Levison
L'ami du défunt

Tu veux dire qu’il ne faut jamais penser la vérité ? Qu’il faut toujours embellir les circonstances réelles ?

– Oui, toujours. Je veux dire que la beauté qu’on ajoute aux choses leur a d’abord été enlevée.

martinson_la-societe-des-vagabondsIl est bien probable que vous soyez comme nous et que le nom d’Harry Martinson ne vous dise pas grand chose. Harry Martinson, écrivain suédois que l’histoire de la littérature classe dans les “écrivains prolétariens” qui firent entendre leur voix dans la première moitié du XXe siècle, fait partie de ses écrivains oubliés malgré un prix Nobel.

La société des vagabonds nous invite à un voyage intérieur dans ce monde des chemineaux et des trimardeurs en des temps où l’industrialisation et les progrès technologiques mettent tout un peuple d’artisans à la rue, laissant miroiter aux plus chanceux le mirage de l’Amérique. Bolle, lui, ne sera pas des chanceux qui parviendront à franchir l’océan à la quête d’une autre vie. Cigarier, il sera mis au chômage par les machines et le succès des cigarettes industrielles, car lorsque la mécanique s’est insinuée dans un métier, elle y reste à jamais. Repoussé par celle qu’il voudrait aimer, il sera aussi perdant au coup de dés qui aurait pu lui ouvrir l’horizon du grand voyage.

Irrépressiblement, Bolle prendra alors la route, marchant du nord au sud, d’est en ouest, d’un village à l’autre, de la montagne aux forêts, d’une rencontre à une autre, sans jamais cesser d’aller son chemin. Pour échapper au froid humiliant de l’hiver – celui qui est dans le cœur de ces hommes bien pensant, travailleurs et sur d’eux-mêmes – il y a l’enfer brûlant des briqueteries où se réfugie tout un peuple de vagabonds. Ce n’ai pas que le travail leur fasse peur, mais leur rapport au travail tel que le pense les moralistes de tous bords, c’est un monde d’enfermement et de peur qu’ils préfèrent éviter. Cela n’est pas simple et l’apprentissage est parfois dur. Apprendre à ne pas faire peur, à avaler toutes sortes d’humiliations pour peut-être avoir le droit à un peu de rêve.

Si on veut arriver à Klockrike, il faut que ce soit en rêve. C’est pour cela que le rêve existe. Pour que l’homme puisse aller plus loin qu’avec ses propres jambes et se libérer de ses chaînes.

Cela en évitant autant que possible de se retrouver à Berget, la prison où les trimardeurs cassent les pierres.

Les raisons d’arpenter les routes du pays, année après année, se comptaient par milliers.

L’une des plus belles était les forêts, la forêt.

Les forêts avaient une façon de se dissimuler derrière elles-mêmes, d’arbre en arbre, de crête en crête, et de ne jamais cesser de promettre quelque chose de caché.

On trouve chez Martinson un peu de cette mythologie de la nature et du vagabond qu’on rencontre dans l’oeuvre de Knut Hamsun l’écrivain norvégien, mais le fond n’est pas le même. La question du vagabondage, de l’errance est ici autant sociale que morale ou philosophique. De tous temps vagabonds et marginaux ont fait et font peur, et un rien peut justifier toutes les violences “honnêtes” à leur égard.

“Espèce de propre à rien qui traîne constamment sur les routes. Vous n’avez pas honte ? Maudit voyou ! Vous allez recevoir une bénédiction que vous n’oublierez pas de sitôt. Une bonne raclée, oui. Pour une fois vous allez voir ce que c’est que de rencontrer un honnête homme. (…) Oh oh, vous regimbez ? Vous n’en avez pas le droit, pas du tout. Vous n’avez pas le droit de faire un mouvement dans ma maison. Remuer un doigt est une violation de domicile. Vous défendre ? Vous dites que vous avez le droit de vous défendre ? Ah ! Ah ! C’est ridicule de prétendre cela. Chaque mouvement, chaque pas que vous faites est un délit contre la société, contre les gens honnêtes et ceux qui travaillent.

Proche des mouvements anarchiste et du socialisme de ce temps, Martinson a puisé dans sa propre expérience pour écrire et décrire cette société des vagabonds. Ces récits, parus en Suède en 1948, font suite à la biographie qu’il avait publié dans les années trente. L’écriture porte la marque de ce temps-là mais les réalités qu’elle évoque et fait vivre sont toujours parmi nous, même si les “vagabonds” ont pu changer de nom et de style.

Harry MARTINSON – La Société des vagabonds – traduit du suédois par Denise et Pierre Naert – Editions Agone (2004)

Sur le site de l’éditeur

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Iain Levison
L'ami du défunt

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