La pitié ne coûte que dix gourdes

Victoria n'existe pas
Ça va aller, tu vas voir

Depuis près de 100 ans l’île d’Haïti s’est révélée terre de haute littérature, bien au-delà des générations et des écoles. Poésie, roman, théâtre, contes ou nouvelles… les auteurs haïtiens, sans vraiment faire “école”, sont présents quasiment dans tous les coins et recoins de la littérature. Haïti terre littéraire où écrire est la chose la plus partagée ? Visiblement oui. Mystère du climat, réponse aux souffrances imposées par la nature et l’histoire ? Sans doute un peu de tout cela.

En voilà une nouvelle preuve avec ces nouvelles d’une auteure de 23 ans qui publie ici son premier livre : Edna Blaise. Un volume aussi court (une cinquantaine de pages) que prometteur. en quatre nouvelles nous découvrons une ironie mêlée d’onirisme et d’une élégance cruelle qui fait mouche. Tout cela en nous parlant, mine de rien, de la réalité haïtienne. Dans le résultat de mes tests, des symptômes qui pourraient être inquiétants révèlent la plus improbable des maladies. C’est l’impossibilité de se connaître et de se reconnaître qui est le fil du Rendez-vous, semblant nous dire que depuis janvier 2010, à Jacmel et ailleurs, il y a des fois où le présent rend le passé illisible. L’ironie s’y fait ici cruelle et troublante. Inquiétante même. C’est une certaine tendresse que l’on peut aussi percevoir dans Edna, même si ce témoignage d’un père qui observe sa fille portent bien des marques d’incompréhension, de tension, d’agacements… et d’estime. La dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, La pitié ne coûte que dix gourdes, aux accents de conte d’Andersen des Caraïbes, s’arrête sur la violence quotidienne faite aux enfant, aux ambiguïtés de la charité qui leur abandonne dix gourdes 1la monnaie haïtienne, un petit peu plus de 10 centimes d’euro.

Il a dans cette écriture déjà un ton, qui se cherche et se trouve, qui nous donne envie d’en lire plus. La créolité haïtienne n’a pas fini de nous séduire, sans doute par cette universalité dont la littérature peut parer le local. Mais au fond, il se pourrait bien que littérature soit l’autre nom de Haïti.

Edna Blaise est par ailleurs chroniqueuse régulière du principal quotidien haïtien, le National (exemple d’une de ses chroniques, Un coup de fil aux aïeux).

C’est un éditeur du cru qui nous propose cette découverte, les éditions C3. Fondée en 2011, la maison a déjà un beau catalogue ouvert à la poésie, au roman, aux essais, aux nouvelles… et qui accueille aussi bien des plumes illustres reconnues jusque chez nous (Lyonel Trouillot, Louis Philippe Dalembert, René Depestre ou Gary Victor) que de nouveaux auteurs.  Si vous n’avez pas le loisir de faire le voyage, vous pouvez passer par le projet de l’association LEVE pour vous les procurer.

Edna Blaise – La pitié ne coûte que dix gourdes – C3 éditions, 2016

La pitié ne coûte que dix gourdes chroniqué par l’écrivain Gary Victor dans le quotidien haïtien Le National (12 mai 2016)

On attendait ce recueil d’Edna Blaise dont on a souvent apprécié la finesse de la plume et son regard incisif, décapant dans ses chroniques de la rubrique « Le Temps des jeunes femmes » dès les premiers numéros du National. C3 Éditions qui effectuent un travail immense pour que notre littérature se perpétue, se renouvelle, ne pouvait pas laisser cette occasion de porter cette nouvelle plume à présenter ses œuvres au grand public. Edna Blaise a déjà publié dans le recueil Limena une nouvelle qui a retenu l’attention par son ton à la fois, retenu, raffiné et intimiste. Cette fois la jeune nouvelliste ouvre le voile sur son univers à la fois étrange, subtil, trouble, mais aussi traversé d’une souterraine violence, celle parfois qu’on ne voit pas, mais qui détruit lentement en transformant les êtres humains en de véritables monstres.

Edna Blaise présente dans ce recueil de 53 pages dans la Collection Zuit quatre nouvelles. La première : Le résultat de mes tests, est une subtile fantaisie avec une chute qui laisse pantois les lecteurs, une nouvelle qui démontre le grand talent narratif de l’auteur. La seconde, beaucoup plus ample, plonge dans l’univers trouble, tourmenté de plusieurs personnages que l’auteur fait se mouvoir comme à son habitude dans l’atmosphère humide et délétère de Jacmel. La troisième nouvelle d’Edna est la reprise du même texte paru sous pseudonyme dans le recueil Limena. Un père regarde grandir sa fille. À travers le regard du père on sent les interrogations de la fille sur une subtile faille entre l’amour qu’une fille peut porter à son père et sa douleur aussi de sentir son père un peu trop loin d’elle, incapable d’établir cette relation qu’il fait entre père et fille pour que le dialogue et la confiance s’installent. Bref, une nouvelle intimiste, brève, écrite avec maîtrise qui devrait pouvoir figurer dans une bonne anthologie haïtienne de nouvelles.

La pitié ne coûte que dix gourdes qui est la nouvelle qui donne le titre au recueil est le petit joyau par son regard sur la violence sociale en Haïti. Pudique, raffinée, l’auteure suit un personnage, un enfant qui va voir son rêve dériver et prendre une forme inattendue dans son cauchemar quotidien. Un texte étonnant, étrange, qui côtoie dans la chute les frontières du fantastique.

Un recueil à lire et qui laisse à penser que la littérature haïtienne à de beaux jours devant elle. Encore qu’il faille des maisons d’édition comme C3 Éditions, qui prennent des risques et qui osent affronter les lourdeurs et les préjugés d’un milieu qui a voulu faire de la littérature un lieu fermé accessible seulement à des ayants droit.

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