La Dame de Pique

De toutes les richesses
Le bar sous la mer

Y a-t-il un art plus artificiel que l’opéra ? Plus invraisemblable, plus ignorant du réel ? Sans doute pas. L’idée de réalisme dans l’opéra ne peut même pas exister, elle y serait tellement déplacée, absurde même. Et pourtant… Pourtant il se pourrait bien que cet art qui est sans doute le plus “faux” qui puisse exister parviennent quand même à nous toucher, à nous émouvoir, à nous révéler parfois un peu de nous même. Parfois. Pas toujours.

A priori plongé dans la musique classique avant même de venir au monde (a priori, car je n’en ai pas de souvenir très précis, mais je sais que la musique était déjà là), j’avoue avoir souvent du mal avec l’opéra. Le genre n’est pas tout à fait ma “tasse de thé”, comme disent les anglais, et les acrobaties vocales auxquelles on ajoute des mises en scène abracadabrantes me font assez vite fuir. Mais il y a quelques exceptions. Des exceptions majeures, des œuvres qui ont pris dans mon univers musical des majuscules qui ne les quittent plus depuis longtemps, en dépit des mises en scène surannées ou au contraire inutilement nouvelles et “modernes”, forcément surprenantes et décalées.

L’opéra dont j’ai envie de vous dire quelques mots, c’est La Dame de Pique (Пиковая Дама) de Tchaikovski. J’ouvrirais sur un souvenir personnel, celui de la découverte de cet opéra quand j’étais… pas bien vieux ! C’était en 1970, j’avais ou allais avoir 12 ans. Nous vivions en région parisienne et l’Opéra de Paris recevait le théâtre Bolchoï qui présentait cinq des plus grands opéras du répertoire russe : Le Prince Igor (Borodine), Boris Godounov et La Khovantchina (Moussorgski), Eugène Onéguine et La Dame de pique (Tchaikovski). On me fit découvrir en premier Le Prince Igor, mon premier spectacle d’opéra. Prudent, mes parents ne m’avaient pris des places que pour deux opéras sur les cinq et mon enthousiasme fut tel, qu’il fallu de toute urgence trouver d’autres places pour que je puisse en découvrir plus, notamment les Tchaikovski. Eblouissement jamais oublié depuis. Je me souviens avoir été tellement séduit par La Dame de Pique que je restais à applaudit à ne pouvoir m’arrêter et que bientôt nous ne retrouvâmes plus que deux enthousiastes à encore claquer des mains sous le plafond du Palais Garnier dans une salle déjà bien vidée, moi-même et une autre victime consentante quelque part dans une loge voisine. Un amour musical qui ne m’a jamais quitté depuis.

Pouchkine
Alexandre Pouchkine par Vassili Tropinine, 1827

L’histoire d’abord. Une histoire romantique en diable, tirée d’un court récit de Pouchkine (1799-1837) de 1834 : le solitaire Hermann, soldat très modeste, est amoureux de la belle Lisa, sans savoir qui elle est. Celle-ci, pour son malheur, est une noble, fille de la Comtesse, riche, très riche. Pour pouvoir espérer l’épouser un jour, il lui faut devenir riche… Mais comment ? La légende de la comtesse devrait y pourvoir : celle que l’on nomme la Vénus moscovite devrait une part de sa richesse au jeu et au secret de trois cartes qui gagnent à tous les coups, dit la légende. Il lui faudra donc convaincre la comtesse, de gré ou de force, à lui révéler le secret. Comme il se doit, Hermann ne laisse pas Lisa insensible, et elle aussi est amoureuse même si effrayée en même temps. Pour obtenir le secret Hermann provoquera la mort de la comtesse, au grand désespoir de Lisa. Mais la vielle et autoritaire “Vénus moscovite”, nostalgique de son séjour auprès de la cour royale française est morte sans rien révéler. C’est de son fantôme qu’Hermann apprendra le secret, avec la demande de la défunte de sauver Lisa d’un mariage malheureux. L’espoir de la richesse et le démon du jeu emporteront le sombre soldat loin de son amour – qui de désespoir, se jettera dans les eaux glaciales du canal – vers la table de jeu… Où les cartes et la comtesse le trahiront, entraînant sa mort.

Peter_Tschaikowski
Tchaïkovski par Nikolaï Kouznetsov (1893)

La musique ensuite. A mon avis l’un des sommet du compositeur, sinon LE sommet. Si l’on connaît en général les dernières symphonies et le concerto pour violon, et encore plus les musiques de ballet, tout le monde ne sait pas que Tchaikovski a aussi composé une bonne demie-douzaine d’opéra, le plus connu étant Eugène Onéguine (qui est un peu L’Opéra Russe par excellence par la place qu’il occupe dans la culture “nationale”), mais le plus beau étant bien 1A mon avis. cette Dame de Pique. Une tension dramatique soutenue, avec une montée irrésistible de ce qui est annoncé, irrémédiable… avec ce qu’il faut de respirations, de thèmes obsédants qui disent le drame des personnages, une élégance parfois toute mozartienne (on ne parle pas souvent de la proximité que Tchaikovski peut avoir avec Mozart dans bien des pages, le réduisant souvent trop vite à un romantique échevelé qui sait aussi être pompeux pour ne pas dire pompier). Au passage aussi, deux références à l’opéra français. Carmen, d’abord, avec un chœur d’enfants qui jouent aux soldats au début de l’œuvre, comme chez Bizet (les enfants qui accompagnent la garde montante et la garde descendante). Puis un compositeur plus oublié, André Grétry avec une citation “en situation” de son Richard Cœur de Lion (1784), l’air de Laurette (“Je crains de lui parler la nuit”). Et puis aussi, un final inattendu (on serait tenté de dire “inouï”) qui, à la manière de la symphonie “pathétique” (la 6e), vient faire silence dans l’austérité et la beauté du chant liturgique orthodoxe. Un chœur d’hommes qui donne une dimension monastique et rédemptrice à la folie d’Hermann et au sacrifice de Lisa.

Si le romantisme vous fait peur ou vous est insupportable, peut-être passerez-vous votre chemin. Si vous êtes un peu curieux et que l’opéra est un art qui vous intrigue, allez-y, surtout si vous ne connaissez pas l’œuvre. Un des opéras majeurs du “répertoire”, comme on dit, aux côtés des Mozart, Verdi, Puccini et de quelques autres, pas si nombreux, au bout du compte.

Pour les lecteurs qui voudraient en découvrir plus, les liens vers deux versions “en ligne”. Une première très “soviétique” et  russe : la version qu’en a donné pendant des années le théâtre Bolchoï de Moscou. Exactement celle que j’ai pu découvrir à l’opéra de Paris enfant (seuls les interprètes ont changé, la mise en scène est la même au flocon de neige près, 13 années après). Une version “témoin” sans doute plus à écouter qu’à regarder car l’âge des chanteurs correspond si peu aux personnages que cela peut en devenir très gênant (si l’on ajoute les sous-titres en anglais, cela devient presque une version “documentaire”). J’ajoute une version plus récente, donné à Barcelone il y a quelques années, de fort bonne tenue (et sous-titrée en français).

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