Jaume Cabré

Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques
Confiteor

Deux lectures autour du monument de Jaume Cabré qu’est Confiteor (Jo confeso)

 :

– un recueil de contes ou nouvelles intitulé Voyage d’hiver, pas édité en français (au choix l’original, Viatge d’hivern ou la version anglaise, Winter Journey) ;

– un essai disponible seulement en catalan, La matèria de l’esperit (La matière de l’esprit) sur la lecture de la littérature.

Cabre_Viatge-d-invernLe Voyage d’hiver a été publié en 2001 et a a fait l’objet d’une première traduction, en anglais (par Patricia Lunn, ches Swan Isle Press, Chicago) puis en castillan plus récemment. Dommage pour le lecteur français qui ne lit ni le catalan, ni l’anglais, ni le castillan et auquel les quelques romans de Jaume Cabré publiés en France chez Bourgois puis Actes Sud auront donné envie d’en découvrir plus sur l’auteur du magistral Confiteor que nous avons pu découvrir à la rentrée 2013. D’autant plus que ces contes, où la musique prend une bonne place, mais pas la seule, résonne avec d’autres œuvres de Jaume Cabré. On y trouve bien des éléments et des personnages qui réapparaîtront notamment dans Confiteor, moyennant certaines évolutions et transformations. On y rencontre par exemple un étrange bibliophile, le Sr Adrea, qui collectionne et lit jusqu’à l’obsession des livres oubliés de tous. On y côtoie aussi d’autres collectionneurs, comme ce dignitaire du Vatican, qui navigue dans les eaux troubles où collections et trafics voisinent dangereusement. Il y a encore ces musiciens – dont le grand Jean Sébastien lui-même – obsédé par une musique hors de leur temps, proprement inouïe, et inaudible, aussi dissonante que mystérieusement harmonieuse. Apparemment indépendantes les unes des autres, les histoires racontées finissent par tisser leurs liens, par développer des échos qui les rassemblent et font que ce Voyage d’hiver est autant un recueil qu’un roman éclaté, selon la façon dont le lecteur l’aborde. Il nous faut espérer qu’Actes Sud se lancera prochainement dans cette traduction qui nous permettra de découvrir plus complètement ces textes qui condensent quelques-unes des thématiques de l’auteur catalan.

Cabre_Materia-de-l-esperitLa matèria de l’esperit est le deuxième essai qu’a publié Jaume Cabré, après El sentit de la ficció (Le sens de la fiction) paru en 1999. Publié en 2005, il développe une série de réflexions sur la lecture et l’écriture, sur leurs rapports avec les techniques du livre et de l’imprimerie (de l’antique volumen aux e-books d’aujourd’hui) ou avec la musique et la peinture.

Le bonheur de l’écriture qui transparaît dans ces pages, pour ne pas dire la joie d’écrire, font que l’érudition de leur auteur sait éveiller notre curiosité et notre envie de savoir, de partager, de découvrir.La lecture est une passion et Jaume Cabré entend bien la partager avec ceux qu’ils nomment avec sincérité ses amis lecteurs. La culture n’est pas ici étalage pédant mais bien jeu et plaisir, aventure et partage.

L’auteur y réaffirme l’importance de la parole et de l’oral dans la lecture et l’écriture, évoquant entre autre le “gueuloir” de Flaubert qui permettait à celui-ci de vérifier son texte en lui donnant de la voix. Le texte y est aussi abordé comme musique, l’analogie entre le travail d’écriture et celui de la composition, avec toute l’importance des premières phrases, des premiers accords, qui ouvrent aux possibles dans lesquels l’œuvre s’inscrira. Nous découvrons aussi le lien profond qui inscrit le geste de l’écriture dans celui de la lecture, et réciproquement, fait des écrivains et des lecteurs (des musiciens et des auditeurs) des complices voire même des collaborateurs, ou mieux, des compagnons, dans la réussite de l’œuvre. Les autres compagnons de l’auteur étant bien entendu ses personnages, Jaume Cabré nous raconte comment ils naissent, dialoguent avec lui, et petit à petit donne naissance au monde de l’œuvre.

Chemin faisant, vous croiserez, outre Flaubert, Proust, Shakespeare, Cervantes, Tolstoï, D’Ormesson, Homère, Garcia Marquèz, Melville… pour les écrivains, Beethoven, Schubert, César Franck… pour les musiciens. Quelques peintres aussi, comme le romantique Caspar David Friedrich.

Des réflexions qui encouragent à l’intelligence, au sens de la compréhension mutuelle comme de la compréhension du monde des arts et du processus créatif.

PS : Nous espérons encore que la traduction française arrivera bientôt. La récente publication, en catalan et castillan, de son troisième essai – Les incerteses (Proa) / Las incertitumbres (Destino) – en sera peut-être l’occasion…

  • Viatge d’hinvern – Labutxaca / Proa, Barcelone, 2001
  • Winter Journey – Swan Isle Press, Chicago, 2009
  • Viaje de invierno – Destino, 2014
  • El sentit de la ficció – Itinerari privat – Proa, 1999, 2010
  • La matèria de l’esperit – Al voltant de la lecture literària – Labutxaca / Proa, Barcelone, 2005

La photo de “une” est empruntée au site escriptors.cat

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