Hacerse el muerto

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Plus je le découvre, plus je trouve que l’on connaît bien trop peu le travail et l’œuvre d’Andrès Neuman en France. Hormis trois œuvres relevant du genre romanesque, Le Voyageur du siècle (Fayard) et Parler seul et Bariloche (Buchet Chastel), nous n’en connaissons rien alors qu’à peine plus de 40 ans, l’auteur a déjà publié quelques 30 titres parmi lesquels la poésie figure aussi en bonne place. Sa plume est sans doute la plus séduisante et virtuose dans les formes brèves et il compte indéniablement parmi les maîtres de l’art difficile des “cuentos” (littéralement les contes ou les récits, pour nous plutôt des nouvelles).  Jouant avec autant de réussite et de bonheur dans l’exercice des micro-fictions.

Nous avons ici-même déjà consacré un article à un autre genre dans lequel Andrès Neuman est des plus à l’aise – et des plus stimulants pour le lecteur – celui des aphorismes, avec Barbarismos (ici). Hacerse el Muerto est un recueil de “cuentos” dont certains pourraient être qualifiés de cruels et relèvent d’un certain humour noir. Plus ironie qu’humour peut-être. Et d’un noir qui n’est pas forcément triste ou sombre. Même lorsqu’il nous fait frémir, il nous fait sourire ou rire en même temps. La noirceur d’Andrès Neuman peut même parfois, paradoxalement, être lumineuse.

Il y a souvent, voire presque toujours, du caché dans les textes d’Andrés Neuman. Ses personnages et les situations qu’ils vivent ne sont pas ce qu’elles paraissent au premier abord. C’est un peu comme les images diffusées par un écran, si vous vous décalez, vient un moment où les couleurs s’inversent, où l’image apparaît en négatif, ou dans cet effet qu’en photo l’on appelait solarisation, ou les valeurs de noir et de blancs sont à la fois normales et inversées. La gravité et l’ironie flirtent sans cesse au fil de ces histoires brèves. UNe ironie quasi philosophique. Ou même franchement philosophique. Mais toujours avec le sourire ineffable de l’ironie.

Noirceur d’un humour qui connaît aussi l’histoire de pays dont le passé encore récent a compté des dictatures, l’Argentine puis l’Espagne. Cela commence fort avec El fusilado (le Fusillé) ou un peloton d’exécution fait preuve d’un humour des plus étrange avec sa victime. Puis tendresse envers la mère disparue, inhumée alors que brillait un soleil magnifique, dans une série de textes rassemblés sous le titre Una silla para alguien (Une Chaise pour quelqu’un). Une mère qui revient si légère qu’elle s’élance comme une jeune fille et qu’on ne peut la suivre. Vous pourrez aussi entendre quelques monologues qui font de nous les seuls auditeur de la solitude d’un douanier, de Napoléon ou d’un monstre. Ou encore découvrir la difficulté de vivre en couple quand lui est platonicien et elle aristotélicienne.

Un recueil certainement éclectique, dispersé, aussi cohérent qu’incohérent, à l’image de pensées qui se dispersent, de sensations en puzzle, mais où l’on peut entendre toujours la même voix, joueuse, amusée du monde et profondément humaine.

Nous attirerons au passage, pour les lecteurs hispanophones,l’attention sur l’éditeur d’Andrès Neuman, Paginas de Espuma, un éditeur indépendant qui mène un remarquable travail en marge des grands groupes qui pèsent si lourd dans le monde éditorial espagnol. L’exploration de leur catalogue (par ici) est stimulante et semble promettre de belles surprises et découvertes littéraires.

Rappelons enfin qu’en Français, plusieurs récits ou romans d’Andrès Neuman ont déjà été publiés, mais aucun de ses recueils de textes courts. Vous pourrez ainsi trouver Le voyageur du siècle (2011, Fayard / El viajero del siglo, 2009, Alfaguara) ou Parler seul (Buchet-Chastel / Hablar solos, 2012, Alfaguara), publiés il y a quelques années ou Bariloche, plus récemment proposé par Buchet-Chastel (le premier roman d’Andrès Neuman, publié en 1999 par Anagrama puis en 2015 par Alfaguara dans une version révisée).

Andrés Neuman – Hacerse el muerto – 2011, Paginas de espuma

Le site web d’Andrès Neuman

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