En route vers Okhotsk

Davertige
Au seuil de l'hiver

Peur de regarder la vérité en face. Parce que tu crois que la vérité existe ? demande-t-elle oubliant pour un instant de quoi est faite cette vérité-là. Ça ne te ressemble pas : toi et la vérité ! La vérité, peut-être pas, mais des vérités, si, rétorque-t-il. Autant que tu veux. A chaque jour sa nouvelle vérité jusqu’au Jugement Dernier.

La Sibérie et les terres extrèmes du continent, quelque part au bord des glaces, rares sont ceux qui y ont mis les pieds. Pour autant, l’imaginaire sur ces espaces espaces perdus, désolés, est souvent des plus forts, occupant l’espace frontière entre la réalité, l’imaginaire et le rêve. Un rêve qui peut prendre des allures de cauchemar mais qui n’en est pas moins un rêves, avec ses ambiguïtés et ses énigmes. Il y a ainsi, quelque par vers les limites de la terre et de l’eau, de la lumière et de la nuit, de la civilisation et du néant, les rives de la mer d’Okhotsk, quelque part entre l’Alaska et le Japon, ces terres que l’on place aux deux extrémités de nos mappemondes, dans la marge que l’on oublie entre l’extrême est et l’extrême ouest.

Dans une librairie un livre qui attire irrésistiblement quelques lecteurs : “En route vers Okhotsk”. Un auteur anonyme caché derrière un pseudonyme, Misha Perm. Il parle de ce pays où il n’est peut-être pas allé… Mais vers lequel il a emporté quelques lecteurs. Car parfois il n’est pas nécessaire de se déplacer pour voyager. Le voyage n’est pas forcément un déplacement, nous le savons bien. Nous l’oublions aussi souvent. Okhotsk ou l’Alaska, il suffit sans doute de savoir que c’est quelque part… A partir de là…

A partir de là, les images, les mots, les vérités viennent. Impossibles à contenir, même incertaines, même “inutiles”.

Les pensées sont du vent. Non, pas du vent, dit-il, peut-être plutôt un feu qui ne réchauffe pas.

Okhotsk, ce n’est sans doute nulle part, quand bien même cela est aussi quelque part. C’est un lieu incertain qui se mèle à nos vies, qui se confond presque avec elles. Réalité ? Fiction ? L’une et l’autre deviennent incertaines. Incertaines et d’autant plus réelles.

Eleonore Frey nous emmène là où la fiction littéraire se confond avec la vérité du lecteur. De celui ou de celle qui écrit aussi. Les lecteurs les plus attentifs avaient peut-être découvert Etat d’urgence de la même auteure, traduit et publié il y a quelques années chez Fayard. L’auteure suisse, née en 1939, y dévoilait un univers à la frontière de l’imaginaire et du réel, évoquant les univers créés par des écrivains tel qu’Henri Michaux et Maurice Blanchot, qu’elle a par ailleurs traduit vers l’allemand (ainsi que Lewis Caroll). On y flirte avec le rêve et l’imaginaire en sachant bien que tout ça, ce n’est que… Ou plutôt que c’est, tout simplement. de la littérature. Autant dire peu et beaucoup à la fois. Pour certains c’est tout, pour d’autres rien. Ou quasi. Et si tout simplement cela était ? Simplement. Aussi bête et illusoire, magique et obsédant, improbable et vrai qu’Okhotsk ? La blancheur de la neige n’est-elle pas aussi fascinante que celle de la page, même lorsqu’il n’y en a pas ? Surtout ?

Aux lecteurs qui voudraient voir Okhotsk, qui voudraient prendre la route pour Okhotsk, on pourrait prodiguer l’avertissement emprunté à une autre fiction littéraire et leur dire : il n’y a rien à voir à Okhotsk. Raison de plus pour y aller alors. Car les lieux où il n’y a rien à voir sont devenus si rares qu’ils en deviennent précieux. Des lieux sans spectacle, sans simulacre de civilisation. En plus, il suffit de lire pour s’y rendre…

Quelque part, il y a la blancheur, si nécessaire…

Allez en Sibérie, il ne faut pas le vouloir, dit-il.  Tu ne peux même pas le vouloir. Pourquoi pas ? veut savoir Sophie.Parce que tu y es attiré, dit-il. C’est comme une blancheur qui t’aspire. Une blancheur ? demande Sophie. Elle t’aspire dit Robert. Toujours plus loin, plus profond, jusqu’au fond. (…) Plus question de vouloir alors.

Eleonore Frey – En route vers Okhotsk – traduit de l’allemand par Camille Luscher (Unterweg nach Okhotsk, 2014, Engeler Verlag) – Quidam, 2018

PS : Mention spéciale pour la traductrice Camille Lusher dont nous avions découvert le travail autour de l’oeuvre d’un autre auteur suisse, Arno Camenisch (avec Sez Ner et Derrière la gare).  Nous espérons la retrouver pour d’autres découvertes.

Présentation de l’éditeur : 

« Loin d’ici, voilà mon but ! » écrivait Kafka.

Otto, le médecin qui a les pieds sur terre, planifie un voyage sur les traces d’un bonheur évanoui. Il rêve de nature et de grands espaces. Sophie, mère divorcée, imagine parfois trouver la liberté dans la toundra. Therese, déjà un peu hors d’elle, s’éparpille et se répand pour combler le vide qui se creuse dans son esprit. Toutes deux sont amoureuses de Robert, alias Mischa Perm, auteur d’En route vers Okhotsk. Robert semble tout droit sorti des romans d’Enrique Vila-Matas : il ne veut plus, ne peut plus écrire, sa Sibérie est intérieure.

Récit de voyageurs sans voyage, En route vers Okhotsk invite à renouer avec le monde et donne une belle légèreté à ce thème universel de la littérature qu’est la disparition de soi.

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Au seuil de l'hiver

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