Elena et le roi détrôné

La tristesse du samouraï
Passage

Elena sait

pineiro_elenaNous reprenons en titre de cet article le titre original du livre de Claudia Piñeiro, auteure argentine née en 1960, car il nous paraît bien dire ce qui se joue pour le personnage principal de ce récit dense. Au départ cela se présente comme une intrigue policière : Rita, la fille d’Elena, a été retrouvée pendue dans le clocher de l’église. Rapidement, la police conclut à un suicide. Mais Elena n’y croit pas. Jamais Rita n’aurait pu. D’ailleurs, le jour où elle est censée s’être suicidée, il pleuvait, et jamais Rita ne serait allée à l’église un jour de pluie. Pour la police, ce n’est que par égard pour une mère que l’on fait semblant de poursuivre une vague enquête. Sûre de ce qu’elle sait, Elena va donc devoir enquêter seule. Il faut commencer par trouver de l’aide. Le problème, c’est qu’Elena est une dame âgée. On l’appelle souvent grand-mère alors que Rita n’a jamais eu et n’aura jamais d’enfant. Le problème, c’est qu’Elena ne voit le monde qu’à hauteur de poitrine et doit constamment jongler avec le temps, le temps de son médicament. Depuis quelques années, le corps d’Elena ne lui obéit plus : la maladie de Parkinson a en effet pris les commandes et a fait de son cerveau un roi sans pouvoir, nu et détrôné. Cette salope de maladie comme elle dit. Pour lutter contre cela, il n’y a que les comprimés de levodopa : 4 par jour, à des heures précises, qui redonne pendant quelques minutes un semblant de contrôle du cerveau sur le corps. La seule personne susceptible d’aider Elena habite loin de chez elle. Même si cela est incertain, il faudra donc aller à sa rencontre, sortir de chez soi comme de soi-même pour aller la trouver. Le récit s’ouvre avec la longue expédition d’Elena avec ce corps que la maladie lui vole, ce corps qui va devoir la sortir de chez elle, l’amener jusqu’à la gare, l’installer dans le train, lui permettre de prendre un taxi… vite avant que le médicament, la levodopa, cesse son effet. La rencontre a lieu, faisant ressurgir un passé mal compris, idéalisé. Elena découvrira alors qu’il y a ce qu’on sait, ce qu’on croyait savoir, ce que l’on ne veut pas savoir. Plus que d’une enquête policière, comme cela s’annonçait, Elena sabe est le récit de plusieurs combats sans merci. Celui d’une vieille femme contre la maladie, contre les compassions hypocrites. Combats de tous aussi contre le mensonge et le conformisme, contre l’oppression morale. S’il s’agit pour chacun des personnages d’accepter la vie comme la mort, il s’agit surtout de ne pas se soumettre. Même pliée en deux, la tête et le regard définitivement rivés au sol, Elena reste debout, femme et mère, envers et contre tout. Envers et contre tous.

 
Claudia PIÑEIRO – Elena et le roi détrôné (Elena sabe, 2007) – traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Bleton – Editions Actes Sud, 2011
 
Les autres livres de Claudia Piñeiro

En français chez Actes Sud

  • Les veuves du jeudi (2009)
  • Bétibou (2013)
  • A toi (2015)

En VO chez Alfaguara (Argentine) (sauf * chez Norma)

  • Las viudas de los jueves (2005)
  • Tuya (2008, 1re éd. 2005)
  • Las grietas de Jara ( 2009)
  • El fantasma de las invasiones inglesas (2010*)
  • Betibú (2011)
  • Un comunista en calzoncillos (2013)
  • Una suerte pequeña (2015)
Elena et le roi détrôné - Claudia Pineiro
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