Chaos

Mario Vargas Llosa en Pléiade
Polaris

Comment peut-on comprendre, ne serait-ce qu’un petit peu, ce que l’on appelle folie ? S’il vous est arrivé de la côtoyer d’un peu près, il n’est pas impossible que vous ayez éprouvé à quel point elle peut-être subjective, et subjectivement appréciée ou évaluée. Ses limites, s’il elle en a, sont bien poreuse et l’on est sans doute toujours le fou ou la folle de quelqu’un, que cela se dise dans la métaphore ou au travers d’un diagnostic clinique. Les tentatives littéraires pour pénétrer un peu cet univers − pour autant qu’il y ait un univers de la folie − ne sont pas rares, loin s’en faut. Mais plus rarement nous donne-t-elle l’impression de quasiment y être en s’attachant à libérer les choses, des choses.

Le chaos organisé du délire obsessionnel devient ici celui du langage lui-même. De la langue qui éclate, qui page à page semble fuir la syntaxe, le bon sens et la logique narrative et qui ne cesse en même temps d’y revenir, de s’y accrocher. Le délire n’étant délire que pour celles ou ceux qui se refuse à lire et relire.

Deux personnage centraux, quasi uniques, mais qui sont au moins trois. La Folle. Sa sœur, Aînée. L’interne. Pourquoi La Folle est-elle depuis tant d’années hospitalisée, ou plutôt internée comme l’on s’autorisait encore à dire il y a peu ? Pourquoi alors que sa sœur jumelle, elle, est dans une autre ville, à vivre la même folie dans sa peinture ? La Folle et non simplement la folle. Comme si de la folie elle était l’incarnation, devenant “innommable”. Comme si de vrai nom, à elle ou la désignant elle, elle n’en avait pas ou ne pouvait en avoir.

La Folle a pour seule famille connue une sœur et une mère, toutes trois portant le même prénom. C’est dans le dossier, dans une grande enveloppe kraft, dans les bureaux administratifs, des faits résumés en quelques lignes manuscrites. Troublante homonymie. Le dossier dit que la sœur de La Folle vit actuellement dans l’Autre Ville et qu’elle aussi voit le zénith placentaire, mais qu’elle n’est pas internée. Deux sœurs jumelles, des vraies, et à ce qu’en ont dit ceux qui ont jadis interrogé la Mère, si elles portent le même prénom, c’est pour la simple et bonne raison qu’il est ainsi plus aisé de les interpeller sans se tromper.

Donc de nom, la sœur, la mère, l’interne, la ville n’en ont pas, n’en ont plus. La façon dont on les nomme dans le récit, cela ne nomme rien. Cela n’est personne. Personne ou n’importe qui. Tout le monde. Cela pourrait être n’importe où, n’importe quand, voire nulle part ou jamais. Pas plus ailleurs qu’ici. Ou, plus troublant, autant ailleurs qu’ici.

Internée, La FOlle le serait à cause de ce qu’elle aurait fait et dont personne ne semble se souvenir. Ou ne veut se souvenir. Si raisonnable en apparence, si peu folle, sinon que… Sinon que comme Aînée, La Folle est habitée par la vision d’une sorte de plasma céleste plutôt inquiétant, plutôt menaçant, mais dont elle se sont accommodées. Ce qui est plus compliqué, c’est le reste. Le monde. Les autres vivants. Les regards qui menacent, la chaleur qui efface, les mots qui fuient, l’œil qui fait mal, la migraine qui embrouille. La tête lourde, trop lourde, qu’il faut dresser, au devant du vide.

La verticalité se gagne, c’est ce que nous apprend l’histoire de l’évolution, non ? Je suis ramollie, mais je comprends encore des choses, j’ai soif. Viser plus haut, aller vers les continents vides, totalement vides.

Il y a dans ce chaos quelque chose de “déraisonnable”, d’iraisonable où (pour plagier Pascal) “la raison a déraison que la raison ne connaît point”1Blaise Pascal : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.… et ne peut connaître sans accepter de se perdre. D’en prendre le risque. C’est sur ce troublant et parfois difficile chemin que nous entraîne Mathieu Brosseau, sans se perdre plus que nous perdre, mais en choisissant parfois de nous égarer, de nous sortir de nous, peut-être.

− Vous ne comprenez rien à ce que je vous dis ? Alors, vocifère-t-elle, videz votre tête, arrêtez de penser, arrêtez, videz votre caboche, videz là, je décompte et vous vous videz, 5, 4, 3, 2, 1, maintenant vous êtes la vasque, vous suivez mon regard. Là.

Au risque de découvrir en chemin quelque gnome grimaçant, chimère de nos vagabondages, le lecteur prêt à s’engager dans ce chaos là doit sans doute raisonnablement savoir renoncer à toujours raison garder, pour apprendre un peu à regarder peut-être. Apprendre à voir les rêves dans la vie et la vie dans les rêves. Comprendre, c’est prendre avec soi, même si on ne sait expliquer. Il se pourrait bien que, comme Aînée dans ses dernières lignes, l’irrationnel, le fantastique et le fabuleux nous permettent de fixer le chaos et de nous rencontrer.

Mathieu Brosseau – Chaos – Quidam, 2018

Print Friendly, PDF & Email
Mario Vargas Llosa en Pléiade
Polaris

References   [ + ]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *