Chaleur

By the rivers of Babylon
L'instant décisif

Avez-vous déjà entendu parler de jeux et concours que l’on peut considérer comme stupides mais qui n’en sont pas moins des plus dangereux ? Ou du moins peuvent vite le devenir. Tenez, par exemple : un concours de sauna. C’est assez simple. Il s’agit d’y rester le plus longtemps possible. Petit détail, au lieu des 80° habituels, on chauffe la cabine à 110°… C’était la règle du championnat du monde de sauna qui avait lieu en Finlande jusqu’en 2010. “Jusque” parce que depuis que le gagnant a remporté la victoire en décédant, la compétition n’a plus lieu. C’est à partir de cette folie bien réelle que Joseph Incardona a imaginé Chaleur.

Nous voilà donc transportés en Finlande, à Heinola, à environ 140 km de la capitale Helsinki. Quelques 20 000 habitants et des étés où les journées peuvent paraître longues, très longues. Du coup les excès en tout genre permettent de passer le temps. Et autour de ce championnat mondial où se croisent mystiques, anciens héros du communisme soviétique et professionnels du cinéma porno, on peut s’attendre à peu près à tout. Les lecteurs d’Arto Paasilinna se retrouveront dans un pays familier, avec une touche trash méticuleusement renforcée par les personnages et l’écriture de Joseph Incardona.

N’allez pas en déduire que Chaleur ne relève de la farce et du grotesque. Les personnages y sont en effet poussés par des motivations qui, pour absurdes et irrationnelles, pour ne pas dire stupides qu’elles nous paraissent, n’en sont pas moins radicales. Il y a chez Niko, le géant finlandais pro du porno et champion depuis plusieurs années, un culte de son propre personnage et un mépris pour les “amateurs” qui en font un personnage aussi inquiétant qu’insupportable, une sorte de prototype de l’humain de la société du spectacle, celle de la téléréalité. Assez effrayant, mais pas forcément totalement antipathique. Son adversaire, le seul qu’il respecte, celui qui est venu de Russie exprès pour l’affronter, son “Poulidor” des saunas, Igor, est tout à l’opposé. Petit, sec, discret, d’une discipline qui touche au mysticisme. Il a grandi dans un monde bien différent, tout d’ascèse et de sacrifice. L’un et l’autre n’ont qu’une seule ambition, un seul objectif : être le meilleur.

Le championnat devient alors le théâtre absurde d’une des plus vieilles tragédies du monde, celle où les hommes sont prêt à tout sacrifier, à commencer par eux-mêmes, à leur idéal. Les adeptes du 110°, deviennent les héros tragiques d’une farce indécente, abrutissante, digne des pires excès des jeux télévisés. Ils n’en sont pas moins des héros. Et la farce reste aussi une farce. Drame et dérision se mêlent nous mettant parfois mal à l’aise, nous donnant l’impression de voyeurs contemplant des exhibitionnistes… que leur folie met à nu, révélant peut-être leur grandeur.

Un roman plus rouge (comme sa couverture) que noir peut-être. Mais aussi radical que ses personnages.

Pour ceux qui découvriraient Joseph Incardona (c’est mon cas), quelques petites précisions…

  • Joseph Incardona a déjà à son actif 13 récits et romans (Chaleur étant le 14e), 2 pièces de théâtre et qu’il a contribué à 5 BD (dont la plus récente est une adaptation graphique de son roman 220 volts par Sylvain Escalon) ;
  • Derrière les panneaux il y a des hommes a été récompensé par le Grand prix de littérature policière en 2015 – Chaleur est en lice pour le prix du Polar Romand  2017(Festival Lausan’noir) – Permis C pour le prix Roman des romands 2017-18 (prix littéraire lycéen suisse) ;
  • l’auteur a également co-réalisé (avec Cyril Bron) un long métrage, Milky Way (2014), prix du festival international du film policier de Liège en 2014 ;
  • voir le site “très officiel” de Joseph Incardona…

Joseph Incardona – Chaleur – Finitude, 2016

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