Ces mots que l’on met les uns sur les autres

La destruction du Parthénon
Une trop bruyante solitude

Et si la façon dont nous causons, ce n’était pas qu’une question de vocabulaire et de façon de dire ? Tenez, par exemple, la critique littéraire : n’a-t-elle pas un vocabulaire spécialisé qu’il convient de manier si l’on prétend en faire ? Plutôt que la critique littéraire, prenons n’importe quel autre domaine ; gastronomie, politique, peinture, musique, jeux vidéos… Chacun fonctionne avec son lot de codes verbaux mais aussi de figure obligées et de formules toutes faites. Pour « bien » parler de ces domaines, celui qui cause en vient à se soumettre à des codes et conventions qui lui permettent, voire l’autorisent, de dire des choses sur le dernier livre, la dernière exposition, le nouveau CD, la nouvelle table… Au risque de ne plus rien dire sinon des lieux communs ? Ne plus rien dire que ce que l’on attend qui soit dit.

Il y a toutes ces formules toutes faites que l’on devine avant de les lire ou de les entendre. Nous pouvons finir la phrase commencée qui est restée un instant suspendue (pour tourner une page ou reprendre son souffle).

Avec un ami mélomane nous nous étions un jour amusé à parler de vins en termes musicaux, avec des références aux compositeurs et à leurs œuvres. Tel vin était du Brahms de la maturité, symphonique et puissant, emprunt de classicisme. Tel autre sonnait comme une musique de chambre, plus mozartienne que schubertienne. Celui-ci avait la folie du Sacre du printemps et des audaces rythmiques et harmoniques de Stravinski. Celui-là pouvait résonner avec les vocalise de la musique sacrée d’un Vivaldi et ce dernier avait des allures de pièce pour piano à quatre mains, plus intime que virtuose. Il y a des vins allegro vivace, d’autres andante sostenuto ou con fuoco.

En ouvrant un peu plus nos façons de dire, il y a sans doute aussi des musiques gouleyantes et riches en arômes, longues en bouche, charpentées, avec des verdeurs et des goût de pierre à fusil…

Certain se risquent parfois à ces noces incongrues et s’aventurent à parler d’écriture lisse ou pesante, ou au contraire légère, suggérant bien que les catégories habituelles et le vocabulaire « adapté » laisse un goût d’inachevé, de frustration et d’impuissance à dire. Dire non pas pour monter comme l’on sait bien dire, mais pour restituer le plus justement possible ce que l’on a pu soit même trouver dans une lecture, une musique, un tableau ou un film.

En finir avec le suspense haletant et le rythme trépidant du denier polar, avec la profondeur de réflexion et la hauteur de vue du nouvel essai et de bien d’autres lieux communs, cela peut faire un bien fou. Ou simplement du bien. Tout simplement. Car on peut vraiment se demander pourquoi l’on rajoute quasi-automatiquement cette note de folie quand on se fait du bien. A force, les formules toutes faites, ça « ne le fait plus », comme on dit parfois. Je me rappelle ainsi d’un autre ami qui qualifiait la prose de Jean Giraudoux d’écriture « sucrée », et cela m’avait paru alors d’une grande justesse. Ceci étant je serais sans doute bien en difficulté pour re-traduire cela et dire en termes littéraires, préciser en quoi consiste le saccharose qui serait constitutif de l’écriture d’Ondine ou de La Guerre de Troie n’aura pas lieu. Pour autant, je continue depuis ce jour à sentir la saveur sucrée de cette écriture. A l’opposé, j’ai un attachement tout particulier pour l’écriture râpeuse, pierreuse et lumineuse tout à la fois, avec son goût de pierre à fusil, ses arômes de fumée (comme un feu de feuilles mortes), ses froidures et ses chaleurs sèches qui rythme inlassablement l’œuvre de Ramuz.

L’architecture et son vocabulaire technique remarquablement précis peut aussi nous permettre de dire, de ressentir et comprendre, d’éclairer d’autres écritures – et pas seulement du côté de la structure d’un récit ou d’une phrase. S’il y a des entrées monumentale, des paliers, des étages nobles, des éléments rampants ou surplombant, il y aussi des matières, des perspectives, des habillages qui multiplie – ou pas – les éléments décoratifs, les trumeaux ou les meneaux, qui inscrivent des écoles et des styles, stabilité romane, élancement gothique, austérité dorienne ou harmonie ionique, illisibilité baroque, etc. Il y a des écritures tout en encorbellements, d’autres pleines de contreforts, massifs ou élancés, certaines percées d’ouvertures ou au contraire enserrées sous des voûtes plein cintre qui retiennent la lumière. Il y a des monuments de pierres, d’acier et de verre, et d’improbables cabanes de bois, de terre et de papier… Le livres ne sont-ils pas aussi des maisons dans lesquelles on peut s’abriter, des palais volatiles et indestructibles dans lesquels nous pouvons nous perdre ?

Alors, pour parler des livres, pour parler et partager autour d’eux, de nos lectures, oublions un peu le vocabulaire et la rhétorique des « bons lecteurs » qui « parlent bien », si bien, des livres et de la littérature, sachons aussi nous faire dégustateur, mélomane, botaniste, flâneur des villes et des campagnes, marin, gastronome, parfumeur, jardinier… car toutes ces lectures que nous avons faites, toutes celles que nous faisons ou ferons, n’ont pas fait de nous que des lecteurs ou des lectrices : elles nous font femmes, hommes, enfants… et tant d’autres choses encore.

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