Anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne

Une petite chose sans importance
Buenos Aires noir

Haïti terre francophone ? Pour les élites peut-être. Sûrement même. Mais Haïti terre créole. D’abord, sans doute. La langue d’un pays ne saurait être seulement celle de son colonisateur, de quelque langue qu’il fut. Cette anthologie bilingue est donc double découverte pour nous, lecteurs francophones ignorant de la créativité créole : celle d’un langage et celle d’une langue.

Langage de la poésie qui résiste à toutes les catastrophe, à toutes les ignominies, qui sait gronder, rire, bercer, pleurer, aimer, admirer, accuser et plus encore. Sans doute pourrait-on dire cela de beaucoup de poésie, de beaucoup de poètes. Oui, sans doute, sauf qu’ici il semble que chacun soit poète en cette île étonnante. Le poète et romancier Makenzy Orcel nous le confirmait lors d’une rencontre, en Haïti, tout le monde peut écrire de la poésie, et la publier, généralement de qualité. Tout le monde ne fera pas carrière dans le monde des lettres, mais chacune, chacun peut s’y essayer. En créole ou en français.

En Créole haïtien faut-il préciser. Car c’est aussi à une découverte de la langue que nous invite cette édition bilingue. C’est que l’image du créole comme un bricolage linguistique qui n’a pas le statut de langue, auquel on reconnaît tout juste une cohérence et un statut un peu supérieur au sabir ou ou pidgin a la peau dure. A tel point que “créole” reste un mot commun qui désigne plus un sympathique et pittoresque bricolage, pas vraiment sérieux, qu’une langue pouvant prétendre à une noblesse historico-culturelle, comme le français, par exemple. Même si la créolité a été hautement revendiquée par intellectuels et grands auteurs, les créoles sont encore trop perçu comme des dérives, pour ne pas dire des dégénérescence de la langue de la “mère patrie”, celle du colonisateur qui fut aussi “trafiquant de bois d’ébène”, comme l’on disait pudiquement.

En navigant entre les deux textes, on peut découvrir le sens (du côté de la sensibilité autant que de la signification) des raccourcis et des images du créole. On peut aussi saisir l’immense écart entre les deux langues et mesurer que les traces que l’on peut trouver ici ou là, une fois que l’on peut comparer les deux textes, sont devenues tout autre chose que des traces. Depuis la chute de la dictature, le Créole se libère et écrit le passé autant que l’avenir de l’île et ce n’est pas pour rien que cette anthologie s’ouvre à partir de l’année 1986.

DISCOURS

Une myriade de discours
Défile devant mes yeux
Ma vie c’est ce qui s’écrit
Qui balance des coups de stylo
Sur le cahier de l’avenir

 

LAPAWOLI

Yon dividad lapawoli
Vi m s on ekritasyon
K ap voye kout plim
Sou kaye lavni

 

(Josaphat Large)

¨Plusieurs des auteurs rassemblés ici n’écrivent pas que de la poésie, n’écrivent pas qu’en créole. Certains nom nous sont même relativement familiers, tels Lyonel Trouillot ou James Noël. Si vous avez cette curiosité et avez déjà eu entre les mains d’autres anthologies haïtienne, les noms de René Philoctète, de Frankétienne ou de George Castera vous seront peut-être un peu familier, ou celui de Kettly Mars, romancière déjà publiée au Mercure de France. Grâce à quelques éditeurs attentifs (Mercure de France, Zulma, Vents d’ailleurs), vous aurez aussi pu déjà croiser les écritures de Bonel Auguste ou d’Evelyne Trouillot, mais pour la plupart vous serez fort probablement tels des explorateurs abordant des pages et des écritures inconnues. Des voix qui crient la douleur des ouragans et des trahisons (Le pauvre Droitdelhomme est mort | Le pauvre Droitdelhomme est enterré  /  Dwadelòm mouri | Dwadelòm entere), la fuite impossible vers le pays dont on ne revient pas et le retour tout aussi impossible vers une terre d’origine perdue dans l’histoire, mais qui chantent aussi la vie, ses couleurs et sa saveur en dépit de tout. Sur les montagnes d’immondices et de ruines où repoussent des villes improbables, malgré les charniers de l’histoire ouverts par les hommes et comblés par les cataclysmes, il y a des démarches qui sont de la danse, des pieds dont la beauté émerveille et des rires qui sont comme des oiseaux.

le même oiseau-voyage
renouvelle chaque fois
la promesse de ses ailes
dans ton rire qui ne finit pas

 

menm zwazo vwayaj la
vin renouvle promès zèl li
nan ri w ki pa janm fini

Le même oiseau / Menm zwazo a  –  Lyonel Trouillot

Plus qu’à un voyage exotique, c’est à une véritable rencontre du monde que nous sommes ici invités. Laissez vous guider par les lucioles de la poésie et de la langue, entre colère et rêve, à la croisée des langues et des voix, au delà des mots.

L’encre des plumes
Ne sait pas lire
Elle ignore
Combien de lucioles
Doivent voler dans tes mains
Pour donner des couleurs aux rêves

 

Lank plim
Pa konn li
Pa konn
Konbyen koukouj
Ki voltije nan men w
Pou bay rèv koulé

Amour et encre / Lanmou lank  –  Lovely Fifi

Anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne de 1986 à nos jours – édition établie par Chalmers, Chantal Kénol, Jean-Laurent Lhéris – Actes Sud / Atelier Jeudi Soir, 2015

Voir aussi :

La revue “Intranqu’îllités” dirigée par James Noël
L’anthologie de poésie haïtienne contemporaine (par James Noël)

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