Le petit village

Charøgnards
Scalpel

rauz_le-petit-villageA l’écart de l’actualité comme des modes, un détour pour inviter à la rencontre avec un auteur qui m’est cher.

J’ai hélas bien peur que Ramuz (1878-1947), Charles Ferdinand de ses prénoms, soit un auteur inconnu pour beaucoup de lecteurs francophones, sauf pour nos voisins d’Helvétie. Les mélomanes, eux, peuvent avoir en tête qu’il est l’auteur des textes français de l’Histoire du soldat, de Renard et de Noces, trois œuvres de Stravinski. L’oeuvre est abondante et compte de nombreux romans que l’on pourrait être tenté de ranger dans la catégorie “drame paysan” ou “drame montagnard”, Derborence, La Grande peur dans la montagne, Aline… Ramuz, pour ceux qui ne le connaissent que de loin, c’est un peu le Giono vaudois, la voix de ce pays de montagnes qui prend naissance au milieux de vignes sur les bords du Lac (le Léman où se reflètent les montagnes) et qui grimpe tout droit au dessus du Rhône, de vignoble en prairies et forêt, de village en village, jusqu’à tutoyer les nuages en rejoignant le Valais vers le Pays d’en-haut.

Ne nous y laissons cependant pas prendre : ce n’est pas parce sa voix est profondément marquée par le rythme des humbles, penchés sur la terre jour après jour, qu’elle n’est pas une voix majeure. Au contraire. C’est par cela même qu’elle est.

J’allais écrire qu’elle est “grande” ou “forte”. Non. Ni grande, ni forte. Simplement et plus essentiellement une voix qui est. Parfois hésitante, cherchant le mot juste et simple. Cherchant simplement les mots justes et semblant n’oublier jamais qu’ils sont juste des mots.

Il se trouve que mes vacances d’enfants m’ont amené à fréquenter ces pays où sa voix semble résonner encore, des bords du Lac Léman à ceux du lac de Derborence, un lac sombre né des terribles avalanches des Diablerets au cours du XVIIIe siècle. Depuis ces années, la voix de Ramuz, son rythme et son âpreté et son ampleur n’ont cessé de m’accompagner.

Régulièrement à l’affût de ce qui se publie (n’ayant pas fait le pas de m’offrir l’intégrale de son œuvre, la dernière édition en date, celle édition des éditions Slatkine comptant 30 volumes), j’ai découvert il y a quelques semaines ou mois Le Petit village, son premier livre publié, un courts recueil de poèmes édité en 1903.

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Ramuz en 1903, portrait au pastel par Caroline Cingria

Nous découvrons donc l’œuvre d’une jeune homme de tout juste 25 ans qui trempe sa plume dans les premières années du siècle en cherchant résolument à fuir les maniérismes stylistiques et esthétiques qui couraient encore (merci à la préface de Jil Silberstein, particulièrement éclairante sur la démarche de Ramuz en ses années). La première partie de ce Petit village est la plus moderne et la plus “ramuzienne” : rythme de marcheur qui sait s’économiser, simplicité et épure qui ne sont pas sans évoquer le monde des haï-ku, recherche aussi d’une grandeur qui dépasse l’homme. La deuxième partie, d’un lyrisme plus conventionnel, nous conte les amours et la vie rêvée de Jean-Daniel en un cycle de 17 poèmes libres qui portent un peu plus leur âge mais où la voix du grand Ramuz se fait déjà entendre.

L’éditeur a eu la bonne idée de mettre en 4e de couverture un extrait d’une correspondance de Ramuz qu’il faut citer :

Je suis né en 1878, mais ne le dites pas. Je suis né en Suisse, mais ne le dites pas. Dites que je suis né dans le Pays-de-Vaud, qui est un vieux pays savoyard, c’est-à-dire de langue d’oc, c’est-à-dire français et des Bords du Rhône, non loin de sa source. Je suis licencié-ès-lettres classiques, ce que je ne suis pas au fond, mais bien un petit-fils de vignerons et de paysans que j’aurais voulu exprimer. Mais exprimer, c’est agrandir. Mon vrai besoin c’est d’agrandir.

 

 Lire Ramuz, c’est sans doute, “pareillement”, agrandir son expérience de lecteur, bien au-delà des rives du Léman ou des berges du Rhône.

Charles Ferdinand RAMUZ – Le Petit village – gravures de Marfa Indoukaeva – Editions Héros-Limite, 2010

Sur le site de l’éditeur

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