49 poèmes carrés dont un triangulaire

L'exil
Mario Vargas Llosa en Pléiade

La poésie peut parfois être un monde très codé, jusqu’à devenir hermétique. La technique du poème a en effet donné lieu à moult théorisations et classifications. Peut-être autant que pour d’autre domaines littéraires, roman ou théâtre, par exemple, mais il nous semble que les théories y ont plus de place qu’ailleurs. Peut-être pour compenser l’incompréhension qui nous gagne quand nous abordons certains auteurs, certains textes, que ceux-ci nous touchent et nous émeuvent ou pas.

Rassurez-vous, ces 49 poèmes n’entre pas dans cette catégorie et s’en rient plutôt. Si la question de la forme est importante, elle devient particulièrement ludique sous la plume, ou plutôt sous le clavier d’Emmanuel Venet. On pourrait en effet imaginer que le carré dont il est ici question est métaphorique ou stylistique. Sachez qu’il est à prendre au sens le plus premier du terme, au sens géométrique. Un poème carré, une fois composé, s’inscrit dans un carré parfait. Le texte, sans truquer sur la taille des polices ou l’espacement des caractères (un peu quand même pour les espaces), remplit le carré sans y laisser de blanc ni déborder. Un carré rigoureux, ou tous les côtés sont égaux. ,pas un rectangle qui se permet d’extravagantes fantaisies de largeur et de longueur. Encore moins un trapèze qui ignoreraient les angles droits. C’est donc une poésie typographique qu’a composée Emmanuel Venet. Et le verbe composer renvoi bien ici au vocabulaire de l’imprimerie et à l’art des artisans typographes.

Il y a là indéniablement une volonté de mettre les choses en ordre. Et peut-être même de mettre de l’ordre dans l’art, la pensée et les idées, dans la vie du poète. C’est que le poète ne vit pas seul : celle avec qui il partage son quotidien aime l’ordre des choses. Elle lui avait pourtant promis qu’elle le laisserait à sa poésie pendant qu’elle tondrait la pelouse, taillerait les rosiers, désherberait les plate-bandes et ramasserait les feuilles mortes 1Ah, ces feuilles mortes qui se ramassent à la pelle, comme dans Plaise au tribunal, précédent opus du contrevenant…. Mais cela, comme disait une publicité, c’était avant. Avant maintenant. Si le poète rêve de poèmes carrés, la femme du poète, elle, semble vouloir une vie un peu trop carrée pour rentrer dans les carrés des poèmes. La forme contrainte dans lequel écrit le premier est source de jeu et de liberté, l’encadrement conformiste du quotidien que recherche la seconde s’en accommode mal. La recherche de la forme fuit ici le conforme même si, sérieusement ironique, il  rêve de reconnaissance, voire de renommée.

Un recueil qui pour être carré n’en est pas moins rectangulaire, qui s’autorise des libertés du côté du triangle mais aussi du cercle (pour le losange, nous serons indulgent, ce n’est qu’un carré posé sur un angle). Une poésie qui ne vous mettra pas non plus la tête au carré, rassurez-vous. Tout ici est prose et sourire, ironie et légèreté, absurde raisonnable. Un bonheur de lecture et de flânerie dans les misères de la vie. Si j’osais, je dirais que le plaisir à lire ces 49 poèmes carré (y compris les carrés ronds ou en triangle) est un peu le même que celui qui consiste à faire des ronds dans l’eau… Une pause essentielle pour prendre la tangente ou les diagonales, pour éviter les lignes trop droites du quotidien.

Emmanuel Venet – 49 poèmes carrés dont un triangulaire – La Fosse aux ours, 2018

Lire aussi Plaise au tribunal
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